En Inde, l’exceptionnel héritage du P. Guézou |
Voyage en Inde du Sud, dans le Tamil Nadu. Nous arrivons en haut d’une colline au-dessus de la vallée de Tiruppatur, c’est « Yelagiri Hill. » Devant nous des villages, des maisons, des puits. Nous entrons dans une cour d’école fourmillante d’enfants où règne la joie. Ils courent, dansent, se poursuivent, sous la surveillance d’un jeune Indien. Nous visitons d’autres bâtiments scolaires, un pensionnat, une université technologique toute neuve. Notre guide nous dit : « c’est l’héritage du père Guézou. Ici, il y a 50 ans, il n’y avait que des huttes misérables habitées par des « sans castes » analphabètes, mourants de maladie, de faim, de soif. » Retour sur l’action d’un missionnaire exceptionnelle décédé en début d’année. (DBA n°954) En 1995, le père Guézou, salésien de Don Bosco, reçoit à New Delhi une très haute distinction marquant la reconnaissance de l’Inde entière avec cette citation : « A cet ami de l’Inde, éminent éducateur œcuménique, ayant consacré toute sa vie à la cause du développement. ». Les très nombreux projets et actions qui ont vu le jour chaque année éclairent bien cette phrase.Une action de développement dans tout le sud de l’Inde François Guézou a été un homme d’action. Il suivait les chantiers avec une énergie admirée par ses confrères indiens. Son action ne se limitait pas au Yellagiri. Il aidait partout où il considérait que c’était au bénéfice des pauvres. Il n’aidait pas seulement les provinces salésiennes mais aussi les écoles gouvernementales, les hôpitaux gouvernementaux et les organisations d’autres religions. Ainsi des milliers de nécessiteux ont profité de sa vie. Il le faisait généreusement parce qu’il disait qu’il voulait donner le meilleur aux pauvres. Il donnait joyeusement. Encore aujourd’hui de nombreuses écoles continuent à se construire et de nouvelles missions à s’ouvrir chaque année dans les lieux de plus en plus reculés. Le père Guézou a été à la fois un bâtisseur d’hommes et de constructions. Son œuvre a commencé dans le Kerala à Cochin où il a fait figure de pionnier en aidant les jeunes de la rue et en construisant des maisons pour les plus pauvres. Il a raconté lui-même son action à des amis : « Très tôt, nous avons travaillé à améliorer l’habitat des plus pauvres. Pour eux, c’est une très grande humiliation de vivre dans des huttes alors que, dans la région de Cochin, presque toutes les habitations sont en dur. Nous avons créé un comité rassemblant hindous, musulmans et chrétiens à qui nous donnons périodiquement une somme d’argent destinée à la construction de maisonnettes. Avant d’engager les travaux, ce comité est chargé d’étudier les demandes. Les jeunes, les gamins, les adultes coopèrent à nos chantiers. Pour faire évoluer un pays, il ne faut pas s’adresser seulement aux anciens ; il est primordial de donner une place aux jeunes. N’imaginez surtout pas que nous agissons seuls. Ce ne serait pas bon. Il faut, dans la mesure du possible, que les habitants se sentent concernés et réalisent eux-mêmes le travail. Souvent on nous parle de « projet ». Ce mot ne nous vient pas à l’esprit, parce que nous ne bâtissons pas de projets à réaliser mais nous cherchons à mobiliser tout le monde. Chacun peut faire des propositions et agir selon ses capacités et son temps libre. Au début nous avons assuré les investissements et les frais de fonctionnement de ces écoles grâce aux dons collectés en France par notre ami, René Duhayon. Aujourd’hui, elles ont acquis leur autonomie financière. Les nouvelles machines des ateliers sont achetées avec les bénéfices des productions de ces mêmes ateliers. C’est là l’un de nos objectifs : il ne faut pas que nous créions une Inde dépendante.Et puis nous faisons du théâtre. Il y a des milliers de spectateurs, car nos gars sont de bons acteurs ! Le dimanche, nous enlevons les bancs, nous nous asseyons par terre et nous célébrons la messe. La salle est comble. Plus de deux mille enfants apprennent ensuite le catéchisme. Tous les locaux sont occupés ! » L’œcuménisme contre le système des castes et les luttes interreligieuses
Quand le père Guézou arrive sur le Yelagiri, les gens le chassent sous l’influence d’un groupe d’hindouistes intégristes qui veut faire de cette colline une montagne sacrée. Ils ont mis trois ans à adopter le père. Pourtant sa priorité n’était pas de baptiser mais de permettre à tous de faire des études et d’avoir un travail. Le docteur KC Reddy, un chirurgien renommé et bon ami du père dit ceci de lui : « il croyait sincèrement que les jeunes esprits doivent être élevés de façon à pouvoir décider librement eux-mêmes de leur vie et que toute déviation de leur culture et de leurs racines les laisserait sans gouvernail dans la vie. Son respect pour les autres croyances et cultures était tel qu’encourager une conversion, sous quelque forme que ce soit même de loin lui était totalement étranger. » À l’occasion de ses vingt-cinq ans de sacerdoce, le peuple de Cochin accueillit le père Guézou pour une fête. Il y avait une foule immense, de toute religion, ou sans religion, de toute origine, de toute opinion. Le maire a fait la remarque dans son discours : « c’est la première fois que je vois une telle assemblée, sans aucun but politique ni même religieux. Des gens de tout bord réunis simplement pour dire merci. » Voici ce que disait le père Guézou lui-même : « notre tâche n’est pas de faire d’eux ce qu’ils ne sont pas, mais de les aider à être ce qu’ils sont… Avec eux, nous sommes chez nous, nous les aimons. » Pas de « hors castes », d’« enfants de lépreux », de « plus riches », de « plus pauvres ». « Que tous soient un. » C’était le grand projet du père Guézou. « L’essentiel est que tous, les jeunes en particulier, quelle que soit leur religion, voient en nous l’amour de Dieu pour tous les hommes ".Une éducation exigeante et affectueuse
Quiconque entre dans le campus du centre Don Bosco à Yelagiri fait l’expérience d’une joyeuse atmosphère familiale. Les enfants sont libres et heureux. Chose étonnante, il n’y a pas de cloche. Et pourtant tout se déroule en temps voulu. « Dans une famille, » disait le père Guézou, « il n’y a pas de cloche ».Il voulait que les enfants fassent l’expérience d’une « maison ». À 5 heures et demie, c’est le lever. Puis tout le monde va à la gymnastique qui se poursuit par la demi-heure de service : balayage, arrosage, jardinage, épluchage de légumes… : « si tu ne travailles pas, tu ne manges pas » disait le père Guézou. On prend le petit-déjeuner puis à 6 heures et demie commence l’étude. Pour les aider à prendre confiance en eux, ils sont, à tour de rôle, chargés du mot du matin à leurs camarades. À 7 heures et demie, tout le monde est en classe. À midi, un repas gratuit est servi à tous. Le soir, chacun serre la main à celui qui donne le mot du soir et aux éducateurs présents. Le père Guézou y tenait parce que c’est l’occasion de rencontrer chacun individuellement, de lui sourire. Il voulait qu’on connaisse les jeunes, nous dit sa nièce : « Aujourd’hui, au réfectoire, la place qu’il occupait reste vide, c’est encore sa place. De son vivant, il serrait les mains, ébouriffait les cheveux, donnait une bourrade, lançait une plaisanterie ou chuchotait un mot de réconfort et donnait à chacun ce regard si aimant ; à présent les enfants lui apportent chaque jour des fleurs. Une lampe à huile brille en permanence, sur sa tombe. Il voulait que cette maison soit un foyer, un foyer pour les pauvres, où régnerait l’amour. »Les fruits de cette mission
On arrive maintenant à la troisième génération depuis le lancement de la mission par le père. Les enfants « hors castes » deviennent étudiants, partent aux USA faire des études. Les enfants des lépreux sont acceptés par les autres. Les filles et les femmes étudient, cousent, soignent leurs enfants. Il y a du travail pour que chacun vive. Un réservoir d’eau énorme pour récolter l’eau de la mousson alimente l’école et les pensionnats avec un système de pompe et on en construit un deuxième. Ce qui impressionne c’est qu’avant à yellagiri Hill, c’était la survie et maintenant on voit des animaux élevés par les familles : pas des chèvres ou des buffles faméliques mais des animaux bien en chair. Les gens viennent en classe ou à l’université en bicyclette, ce qui était impensable il y a quelques années.Certains jeunes parmi les plus pauvres sont devenus avocats, médecins et à leur tour financent l’école. Ils ont le souci de tous les abandonnés les « drop-out », comme ils disent, qui traînent autour des gares, se droguent. Il les invite dans un centre à Bengalore réalisé avec l’aide du Père Guézou et où un père salésien les prend en charge. Une étudiante dit : « le père Guézou nous a appris à donner » Un homme de prière
Le Père Guézou était aussi profondément contemplatif. Il se réveillait très tôt pour prier Quelquefois, il disait que le lendemain il dormirait plus longtemps pour telle ou telle raison mais le lendemain il était présent pour la prière communautaire et même avant tous les autres ! Aux chrétiens, le père Guézou disait : « rends les autres heureux, travaille beaucoup et aime Jésus. » et à ceux qui n’étaient pas chrétiens : « si tu veux être heureux, cherche à rendre les autres heureux. »Joëlle DROUIN
![]() Pour en savoir plus :
Le Père Guézou vu par un ami
« Au fil de mes séjours en Inde, j’ai pu côtoyer le père Guézou sur le Yellagiri et dans les tournées dans tout le sud de l’Inde pour visiter les différentes réalisations en cours. À chaque fois ce qui m’a fasciné chez lui, c’est l’envergure d’un grand saint sous les traits d’un brave curé de campagne, des qualités exceptionnelles, à la fois homme d’action infatigable et pugnace, ayant la trempe des grands aventuriers et ne reculant pas devant l’engagement physique, et grand homme de prière et de méditation. Racontant volontiers, avec humour ou émotion, ses premiers temps en Inde, il gardait un sens aigu du présent et des nouvelles exigences de l’action au service des plus démunies. Preuve de sa jeunesse d’esprit : c’est lui qui impulse, à près de 80 ans, la création d’un centre informatique sur le Yellagiri. Ayant une vision d’ensemble de son action, mais sachant rester attentif au concret : rien n’échappait à son œil d’expert lorsqu’il visitait le chantier d’une école. Ce qui ne l’empêchait pas, l’instant d’après, de contempler une fleur qui s’obstinait à pousser sur le sol aride. Quand il concluait « c’est beau ça ! » on sentait qu’il le pensait profondément. C’est sans doute ce sens intact de la beauté, cette tendresse qui lui ont permis d’accueillir tant de misères et de souffrances sans se durcir ou se blaser. » Parrainer un enfant est un projet éducatif « Lors de chacun de mes 4 voyages (de 1990 à 2003), j'ai pu voir pousser de terre de nouveaux bâtiments, et, avec eux, l'espoir d'un salaire correct pour de nombreux enfants, qui pourront alors sortir de la misère leur famille. Mon filleul qui avait 7 ans en 90 est maintenant technicien en bâtiment et permet à ses parents, tous deux lépreux, de mieux vivre... La capacité de ces enfants à trouver de la joie, malgré leurs difficultés, et à vous la transmettre est extraordinaire. Ils rient à tue-tête, courent partout mais, quand vient l'heure de l'étude, on n'entend pas une mouche voler. Le respect de l'autre est très présent, tant d'un point de vue humain que religieux : les hindous, chrétiens et musulmans se côtoient, chacun avec leurs rites et habitudes. Parrainer un enfant est un projet éducatif quand 100 % de l'argent donné est utilisé, c'est d'autant plus encourageant ! » (Gilles Conessa) Des constructions et des chiffres * constructions d’écoles maternelles, primaires, secondaires, techniques, recevant gratuitement 78 000 élèves, tous de parents pauvres ou illettrés, parfois disparus, ou malades y compris de la lèpre. Dont 1 800 de ces enfants parmi les plus démunis ont été ou sont présentement parrainés. Missionnaire de toutes les castes François Guézou est né en Bretagne en 1924. Arrivé en Inde en 1952, il est maître des novices à Yercaud puis va passer sept ans à Cochin dans le Kerala. En 1962, il est envoyé par son évêque sur le Yelagiri, montagne où vivent des intouchables. Il y arrive avec une table, une chaise et 45 roupies (un euro !). Malgré les conditions très dures (manque de moyens, hostilité des extrémistes hindous), il finit par se faire adopter grâce à ses dons de sourcier et de bâtisseur, aidé par l’industriel français Léon Duhayon qui fut son bienfaiteur. Tour à tour terrassier, constructeur de puits, agriculteur, et médecin, François, qui se refuse à tout prosélytisme, gagne peu à peu la confiance des habitants. Il développa la prise en charge et l’amélioration du sort des lépreux. Sa notoriété en Inde est considérable : l’État indien lui a décerné de hautes récompenses, reconnaissant ainsi la valeur de son action. Il est décédé le 29 janvier 2009. Plus de 100 000 personnes venant du Tamil Nadu, du Kérala et du Karnatak mais aussi de toute l’Inde étaient présentes à ses obsèques. |
|
||||||