L'incroyable vitalité des Chrétiens de Jordanie |
De Amman, la capitale, aux contrées bibliques du nord, voyage parmi ces chrétiens d'Orient qui viennent d'accueillir le Pape Benoît XVI et nous confient les joies et les difficultés de leur vie en pays musulman. Ils sont une petite minorité, mais leur influence sociale et leur rayonnement spirituel vont bien au-delà de leur nombre ! (DBA n°955) Sinueuse et escarpée, la route bordée d'oliviers, de pins d'Alep et de vieux cyprès escalade la région biblique du Galaad, aux confins septentrionaux de la Jordanie. De lacets en pentes rudes, elle mène au faîte d'une crête rocheuse où se trouve Shatana, le seul village intégralement chrétien du Nord du pays. Au loin, sur l'horizon bouillonnant de chaleur, on devine la vallée du Jourdain et le plateau du Golan, qui tracent respectivement les frontières d’Israël et de la Syrie. Et tout près, au sommet du village mais bien insérée dans son dédale de jardins et de maisons en pierres blondes, se dresse la silhouette d'une petite église où se réunissent les 60 membres de la communauté catholique de Shatana.Des Bédouins attachés à leur terre À l’image de leurs frères orthodoxes et melkites, ils partagent leur foi comme une richesse enclavée. « Nous voulons seulement rester une famille loyale et unie par sa religion, confient-ils. Pas question de vendre un pouce de terrain aux acheteurs qui se pressent par centaines. Nous sommes des Bédouins trop attachés à leur terre. Surtout, la moindre concession profiterait à nos voisins musulmans, qui afflueraient pour bâtir des mosquées. Avec eux, c’en serait fini de notre identité, de notre harmonie. Nous ne serions plus qu’une minorité, à l’image des chrétiens alentour. »Hosson, 32 000 habitants, s’étend en contrebas dans un lacis de ruelles et de longues avenues décousues, bordées de maisons en cubes hérissées de paraboles. Bassam Nimri, 73 ans, en a été le dernier maire chrétien, de 1994 à 1999, avant le rattachement de cette commune à la grande ville voisine d’Irbid, à très large majorité musulmane. « De 40 % dans ma jeunesse, la proportion des chrétiens d’Hosson est tombée à 25 %, précise-t-il. La faute à l’émigration, en soixante ans, d’un tiers des chrétiens vers l’Occident et les Émirats du Golfe, aux arrivées d’exilés palestiniens d’Israël et du Koweït entre 1948 et 1991, et à la natalité plus élevée chez les musulmans. Heureusement, la dynastie des Hachémites et le roi Abdallah continuent de nous protéger. On peut toujours célébrer notre foi au-delà du nombre. » Restent aujourd’hui 6 000 chrétiens à Hosson, tous de plain-pied dans la vie de la cité. Leur église du patriarcat latin, bâtie en 1885, est littéralement bondée chaque dimanche, lors des offices auxquels se joignent parfois melkites et orthodoxes. La prière commune monte au ciel dans le décor oriental des peintures pastel enluminées, cernées de frises où s’inscrivent en arabe les versets de la Bible. Le dimanche soir, les messes réunissent dans la ferveur une majorité de jeunes, étudiants pour la plupart et bien décidés à rester vivre et travailler dans leur pays d'origine. Ces célébrations vivantes se prolongent en joyeuses soirées dans le presbytère du Père Imad Twal, 43 ans, curé d’Hosson et de Shatama, mais aussi directeur des 24 écoles du Patriarcat latin qui éduquent, en Jordanie, quelque 10 800 élèves. Celle d’Hosson en reçoit 750, âgés de 8 à 18 ans, parmi lesquels 200 musulmans. Par ailleurs, ces derniers sont les premiers bénéficiaires de l’aide alimentaire et médicale dispensée aux familles pauvres par l'organisation humanitaire catholique Caritas, dans des locaux situés en contrebas des salles de classe. Le médecin bénévole actuel de cette ONG reconnue de tous est une chrétienne irakienne, qui a fui son pays ravagé par l’insécurité et les persécutions religieuses. Elle se nomme Rajai, ce qui veut dire « espérance » en arabe, mot qui symbolise ce qui l’aide à vivre, à présent, parmi les chrétiens de Jordanie… Environ 800 000 Irakiens (dont 300 000 à Amman), parmi lesquels de nombreux chrétiens venus de Bagdad, de Mossoul et du nord du pays, sont aujourd'hui réfugiés en Jordanie. Leur accueil est, selon Mgr Salim Sayegh, évêque catholique latin d'Amman, « le grand défi caritatif actuel de l'Église catholique jordanienne ». Et elle le relève avec ardeur, grâce, là encore, au travail de Caritas, conjugué à l'action de l'organisation JRS (Jesuit refugees Service) et de l'œuvre du père Jaar, prêtre à Amman. Ce dernier vient en aide à quelque 1 600 réfugiés dans différents quartiers de la capitale, leur distribue vivres et médicaments, organise avec des volontaires catholiques un réseau de soutien psychologique et des cours de soutien scolaire dans des salles paroissiales. Il panse les plaies des exilés. Tout comme JRS, dont les équipes visitent les familles irakiennes, ravitaillent les plus pauvres, les aident à trouver un toit, les sortent de l'enfermement et du désœuvrement en mettant en place, à leur intention, des jardins d'enfants, des cours d'informatique et de langues, des activités sportives et culturelles. Une aide d'urgence, car ces réfugiés sont dans une terrible situation d'incertitude d'attente et d'oisiveté forcée, n'ayant pas le droit de travailler en Jordanie. Ils ne savent s'ils pourront revoir un jour leur pays qu'ils jugent en proie au chaos et qu'ils ont dû quitter sous la menace des assassinats ciblant les chrétiens, des attentats et des kidnappings aveugles des bandes armées. Au fond de leur détresse, l'Église catholique les rejoint et les soutient dans l'urgence, acquérant ainsi, s'il en était besoin, le droit de cité davantage reconnu en Jordanie.Une intégration et une contribution à l’essor national « Nous ne sommes pas de trop dans ce pays », insiste Milad Tasham, en scrutant l’horizon de la terrasse de sa maison surplombant Hosson. Professeur d’anglais, j’ai enseigné dans plusieurs pays du Moyen-Orient et pu mesurer que le régime jordanien est le plus favorable aux chrétiens. » Ceux-ci sont en effet représentés au gouvernement et au parlement, ainsi que dans l’armée et la fonction publique, dans des proportions qui dépassent de très loin leurs simples effectifs. « En retour, notre loyauté fait de nous des citoyens d’une maison commune, dont les propriétaires ne sont pas plus nous que les musulmans », résume le père Hanna Kildani, prêtre d’une paroisse proche d’Amman, la capitale du pays.En fait, s'ils ne représentent que 3 % de la population, les chrétiens de Jordanie créent à eux seuls plus du quart des richesses produites dans le pays ! Leur intégration et leur contribution à l'essor national dépassent donc de loin l’action sociale et l'éducation. Ils s’investissent en effet dans le tourisme, l'industrie et l’agriculture, à l’image de Nadine Naber, issue d’une grande famille jordano-palestinienne. De retour en l’an 2000 après des études en Suisse, cette femme de 33 ans s’est enracinée dans son pays en y développant la culture des dattes sur les rives du Jourdain, à Qweira non loin du golfe d’Aqaba et près de l’oasis d’Azraq dans le désert oriental. Il faut sept ans pour qu’un palmier devienne fécond et elle en a planté 40 000 qui produisent, grâce au travail de quelque 200 salariés, 6 000 tonnes de dattes par an vendues en Europe, dans le Golfe Persique et en Jordanie. Une aventure économique et citoyenne. Sur sa terre, où les ressources en eau par habitant sont les plus faibles au monde, Nadine Naber a mis en place des outils de gestion de cette richesse inestimable, avec l’irrigation au goutte à goutte, le dessalage, les retenues d’eau pluviales, les composts organiques pour conserver l’humidité au pied des palmiers. Seule femme présente dans le Comité national pour l’agriculture créé par le roi Abdullah, elle montre la voie du progrès partagé, facteur essentiel de paix dans sa région, en appliquant au jour le jour un proverbe arabe qui symbolise son engagement de chrétienne : « Ce que tu fais de bien, c’est pour toi… et pour les autres ! » Une liberté de culte mais pas celle de la religion À l’université renommée de la ville d’Irbid, Adma, 45 ans, s'engage elle aussi sans compter dans le devenir de son pays. Elle est la seule femme membre de la direction du département de communication ! Chrétienne, elle avoue travailler sans difficulté avec tous ses collègues musulmans, qui la félicitent souvent à l’occasion des fêtes de Noël et de Pâques. Cependant, elle remarque que 80 % des étudiantes de son université sont désormais voilées, cernant littéralement les chrétiennes. « Nous étions douze, esseulées parmi 900 musulmanes, raconte une Mouna, 23 ans, qui vient d’achever sa formation pour enseigner l’informatique. Sans rencontrer d’hostilité, nous étions la cible de questions pressantes sur nos modes de vie et notre manière de nous habiller à l'occidentale et bien sûr de prier. Ceux qui nous interrogeaient de la sorte. Des jeunes en provenance d'autres régions du pays où ne vivent que des musulmans, et qui connaissent peu les chrétiens, n’ont pas l’habitude de vivre avec eux. » Là se situe le danger, selon l’ancien maire d’Hosson, qui pointe les réactions hostiles de plus en plus fréquentes de la part de « groupes bardés de préjugés, qui refusent par exemple de parler aux chrétiens ou de commercer avec eux. » Éternels ravages de l’ignorance, et donc des préjugés qui peuvent un jour être sources de haine, « dans une société orientale travaillée par l’islam fondamental, où de nombreux musulmans ont du mal à comprendre qu’on puisse y être chrétien », selon les mots pesés d’un diplomate occidental en poste à Amman. De fait, la tolérance a ses limites, car elle bute immanquablement sur l’islam, religion officielle. « C’est clair, nous avons la liberté de culte, mais pas celle de la religion », observe le père Imad Twal, en écho à l’interdiction formelle d’apostolat, qui bannit au passage tout mariage mixte. « La réciprocité et donc l'égalité véritable entre les confessions, affirme une personnalité chrétienne qui préfère garder l’anonymat, c’est un leurre en ce pays où les mosquées poussent comme des champignons, où l’enseignement public est entre les mains des Frères musulmans. »Pourtant, une université catholique vient de surgir en un lieu emblématique de Jordanie. À Madaba, à 25 km à l’est d’Amman, sur les bords de la Route du Roi qui, traversant le pays du Nord au Sud, a vu passer depuis 3 000 ans les Juifs en route vers la Terre promise, les Nabatéens venus de Pétra et les chrétiens en pèlerinage vers le mont Nébo où mourut Moïse… Tout un symbole ! Que Benoît XVI n'a pas manqué de souligner. Lors de son voyage du printemps dernier, il a posé, le 8 mai 2009, la première pierre de ce grand projet universitaire porté à l’arraché, depuis dix ans, par l’Église catholique de Jordanie, qui garde coûte que coûte le cap de son intégration féconde dans le pays, notamment via son apport en terme d'éducation. De même, en réponse à tous les fanatismes qui excluent, elle entend moins que jamais abdiquer de son désir de concorde avec les autres confessions. Les personnes handicapées, semeurs d’alliance Cette paix, elle passe naturellement par le dialogue interreligieux, qui s’insinue en Jordanie par d’incroyables voies détournées, dont le mouvement lancé par Mgr Salim Sayegh, en faveur des handicapés. Ceux-ci sont en Jordanie des centaines de milliers, mais seuls 15 000 à 20 000 d’entre eux sont pris en charge, soignés et éduqués. Tous les autres sont cachés, reclus de honte dans leur famille. Le défi est donc immense, que Mgr Sayegh entreprend de relever avec une énergie féroce depuis des années, tout en faisant le tour de force de rassembler à cette occasion chrétiens et musulmans. Avec ces derniers, il a d’abord organisé des marches publiques, « de la mosquée à l’église », dans plusieurs villes de Jordanie, afin d’attirer l’attention des autorités sur cette grave question sociale et humaine posée de manière cruciale par les blessés de la vie. Puis il a créé, voici quatre ans, le Centre Notre-Dame de la paix en périphérie d’Amman, où des dizaines de handicapés reçoivent enfin des soins prodigués par des professionnels des deux religions. « Songez, explique Mgr Sayegh, qu’à la base de ce centre et de ceux qui ouvriront bientôt sur le même modèle dans plusieurs villes de Jordanie, se situent des hommes et des femmes qui acceptent, avant chaque réunion, de prier avec moi, dans la même pièce, un Dieu différent mais créateur d’amour et miséricordieux. Voilà comment, en ce pays d'Orient, les murs tombent entre musulmans et chrétiens, dès lors qu'ils se réunissent au chevet des plus humbles… »Benoît FIDELIN
Les chrétiens de Jordanie en chiffres |
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