Dominique Wiel, retour à Outreau

Le père Dominique Wiel... retour à OutreauDominique Wiel. Dans le cataclysme judiciaire qu'a constitué l'affaire d'Outreau, avec ses deux procès, sa commission d'enquête parlementaire, ses sanctions administratives et tous ces livres et émissions télévisées, son nom fait partie de ceux que l'on n'a pas oubliés. (DBA n°956)

Pourquoi lui ? Peut-être parce que plus que d'autres, il n'a pas eu peur d'affronter les caméras pour clamer son innocence. Peut-être aussi parce qu'il était prêtre. Prêtre-ouvrier. « Ce qui m'est arrivé ne me serait pas arrivé si j'étais resté au presbytère. Tout cela est lié à ma vocation de prêtre-ouvrier ». Lui, le septième d'une famille de quatorze enfants, fut en effet d'abord prêtre « normal ». Comprenez curé de paroisse. « Plus exactement vicaire car c'était un temps où nous étions nombreux et l'on pouvait avoir dans une paroisse un curé et un vicaire », précise-t-il. Et c'est là, en paroisse à Outreau, après sept années d'apostolat classique, qu'il décide de prendre un autre chemin : « C'était une ville ouvrière et j'ai eu envie de rejoindre dans le travail des personnes que l'Église n'approchait plus. Je sentais une incompréhension des deux côtés, parce que l'on n'avait pas le même langage ». À l’époque, on compte 800 prêtres ouvriers en France. Dominique Wiel travaille au port de Boulogne un peu, avant d'être embauché dans une entreprise de bâtiment.
Voilà pourquoi il habite, tant d'années plus tard, alors que la retraite est venue, un petit appartement au 5ème étage sans ascenseur. « C'est une cité assez agréable, mais Outreau est quand même la banlieue de Boulogne. Et la Tour du Renard… la banlieue d'Outreau ».
Tout bascule le 14 novembre 2001. 6 heures, ce matin-là. On frappe à la porte. C'est la police. « Je savais que mes voisins de palier avaient été arrêtés en février et les enfants, placés ». Direction le sous-sol du commissariat de Sangatte et placement en garde à vue. « Les interrogatoires n'étaient pas bien longs, le policier me disait : les enfants vous accusent de ça de ça et de ça ». 48 heures plus tard, c'est la première rencontre avec le juge Burgaud : « Il me répète ce que les policiers m'ont dit et ajoute : vous risquez 20 ans ». Point final. Direction Maubeuge. La prison.
Outreau et cette cité de la Tour du Renard, Dominique Wiel y est revenu. Il y revit désormais : « Je suis revenu pour qu'il n'y ait pas de doute. Pour que personne ne puisse dire : il n'est pas revenu, c'est qu'il n'était pas clair dans cette histoire. Au début, j'ai bien vu des gens m'éviter car ils n'osaient rien me dire. Et tant d'autres traversaient la rue pour me serrer la main ». Il a écrit aussi. Un livre intitulé « Que Dieu ait pitié de nous ». Et il voyage un peu, allant témoigner devant des clubs services, des étudiants en droit, etc. À chaque fois, le récit est le même : « Je vais vous parler des prisons », Maubeuge, Fleury-Merogis et Longuenesse.
Car c'est là son nouveau combat. Non pas tant les dysfonctionnements de la justice (d'autres s'en chargent), mais les conditions de vie en prison. « Je suis membre désormais de l'OIP, l'observatoire international des prisons ».
Et de raconter Maubeuge, et cette première nuit : « Je ne dors quasiment pas. Tous les détenus m'injurient depuis leur fenêtre ». L'homme découvre qu'avec la télévision, tout le monde sait déjà qui il est. Et de quoi il est accusé. « Après, on m'a mis en cellule double avec un ancien, d'une cinquantaine d'années. C'est lui qui va m'expliquer la vie dans la prison. Lui ne va jamais me demander pourquoi j'étais là. D'ailleurs personne ne vous le demande, mais tout le monde le sait ». Persuadé que le juge va vite comprendre qu'il fait fausse route, il est à peine surpris trois semaines plus tard quand arrivent deux gendarmes : « Je me précipite. Je les suis et on arrive à la gare de Maubeuge ». Il leur demande où ils vont. « On ne vous a rien dit ? », s'étonne un gendarme. Direction Fleury-Mérogis. « La prison, c'est ça, explique-t-il aujourd'hui. Vous ne savez rien. Quand vous voulez quelque chose, vous devez faire une demande écrite et déposer le papier dans une boîte. Imaginez les étrangers qui ne savent pas écrire… » A Fleury, dans cette ville prison (cinq bâtiments de 1 000 détenus chacun), Dominique Wiel est placé à l'isolement simple. « J'y ai passé deux ans et je ne connais qu'un seul couloir. En face, c'était surtout des fonctionnaires, policiers, surveillants, agents des impôts et des transsexuels, placés-là pour que les autres détenus ne leur fassent pas de mal ». Comme cela était arrivé à son voisin de cellule, dont une jambe avait été cassée lors d'un tabassage…
Le lendemain, c'est la douche. « Elles n'ont jamais dû être nettoyées. J'ai tout de suite attrapé des champignons. » Et vite, la découverte des promenades : « 2 heures dans une pièce, chaque matin, à une quinzaine. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, ses récréations seront finalement les audiences devant les magistrats de la cour d'appel de Douai. « Une avocate m'avait dit : vous pouvez demander votre libération tous les jours si vous le voulez. Je m'en suis souvenu et j'ai commencé à faire une demande par semaine, puis 2, puis 3. Et de temps en temps, les juges me faisaient venir à Douai ». Sortie de Fleury. Voyage en train avec deux gendarmes. Une audience de quelques minutes avant de le renvoyer en prison. « J'y allais environ toutes les trois semaines. Ca m'a permis d'assister au printemps ». Sa voix se met à trembler : « Quand vous sortez, la moindre pelouse vous saute aux yeux… »
L'autre respiration, ce sont évidemment les visites. « J'ai eu une chance formidable, j'ai eu beaucoup de visites, grâce à mes frères et sœurs. Des temps de grâce ». Trois fois par semaine, une demi-heure. « On vit en attendant ces moments-là ». Et l'Église, dans tout ça ? « Je me suis mis à leur place. Si j'avais eu un confrère arrêté dans ces circonstances-là, je ne sais pas si je serais allé le voir en prison ».

Condamné à sept ans de prison lors du premier procès à Saint-Omer (« La moitié a été innocentée, la moitié condamnée. C'était un verdict incompréhensible, illisible »), puis innocenté en appel à Paris, Dominique Wiel a donc retrouvé sa vie d'ouvrier retraité, à Outreau. « Tout ça n'est pas liquidé. Physiquement, j'ai des séquelles ». Et à ceux qui lui ont fait vivre tout ça, a-t-il pardonné ? « Aux enfants, bien sûr ! Eux sont des victimes ». Pour les autres, juge ou experts, en revanche…


Benoît DESEURE
 

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