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On a tant besoin que l’on ait besoin de nous
Quinze jeunes menuisiers enthousiastes ont construit trois classes à Fort-Liberté, en Haïti. Depuis leur troisième année à Don Bosco Verviers, ils rêvaient d’agir là où cela en vaut le plus la peine car, comme le chante Goldman : “On a tant besoin que l’on ait besoin de nous”. (DBA 966)
Arrivés en troisième année de menuiserie à Don Bosco Verviers par choix, ils ont affirmé, dès le début, leur désir de partir dans un pays étranger pour une aide humanitaire. “Parce que c’est un truc bien”. Au cours de leur cinquième année, la lecture d'un article concernant Haïti après le tremblement de terre dans la revue “Don Bosco Aujourd’hui” a été l’élément déclencheur. Les professeurs prennent contact avec l’association “Farnières-Haïti” pour savoir où ils seraient utiles, en valorisant au mieux leurs compétences. Un ingénieur est chargé de prospecter parmi les projets urgents. À Fort-Liberté, dans une école salésienne, il y a un bâtiment de classes à rehausser. Dès le début de septembre, tout bouge. Ils invitent des jeunes qui sont allés là-bas en juillet et qui peuvent répondre à leurs questions… Les mois qui suivent sont denses en activités pour financer le voyage et les matériaux : on ne trouve rien là-bas, il faut tout envoyer depuis la Belgique. Au mois de février, ils chargent en une journée le conteneur qui emporte toutes les pièces préparées. Chaque poutre, chaque planche trouve sa place, tout a été calculé. La fièvre monte à l’approche des vacances d’avril. Leur professeur, M. Simon Zinzen, raconte leur séjour :
« Survoler Port-au-Prince et voir toutes ces tentes. Nous vérifions le drame de cette population brisée et déjà relevée. Après une journée de trente et une heure heures, déjà tant de visions à confronter à notre quotidien. La maison salésienne de Thorland sera un havre de paix : accueil, premières saveurs haïtiennes et une bonne nuit sous tente avec quelques tigres ronfleurs. Le lendemain, direction Fort-Liberté. Le container nous précède de peu !
Onze jours de travail Dès le lendemain, nous sommes à pied d’œuvre. Seul jour où nous ne commençons pas à cinq heures du mat’ : une heure à 30° au lieu de 40°, ça compte ! L'ambiance est à l'euphorie, tout le monde est en forme et « chaud ». Petite collation rapide - un bon café ! -, déjeuner à neuf heures, et c’est reparti jusqu'à treize heures. Rangement journalier du matériel dans le conteneur. À peine un jour et demi sur place, nous n'avons plus d'eau dans nos sanitaires ! Nous sortons nos douches solaires, construisons un chevalet pour les suspendre. Encore une clef et le tour est joué. Deux volontaires sont responsables du remplissage de notre tonneau-réserve. La pompe n'est qu'à deux cents mètres, mais porter des seaux sur la tête n'est vraiment pas un truc européen ! Nous intégrons quatre Haïtiens à notre équipe, en plus de Réginaldo, délégué par les salésiens d’Haïti pour nous faciliter le séjour. Nous enfilons sept jours de travail non-stop. La petite fourmilière s’active et le premier étage du bâtiment prend forme sous le regard des élèves, des professeurs de l'école primaire et des passants amusés. Onze jours de travail suffiront pour mener le projet à son terme. Incroyable ! Nous sommes le jeudi de la deuxième semaine. La bénédiction du bâtiment par l’évêque a lieu le samedi : les premières grandes émotions prennent place. Nous ouvrons les yeux sur notre projet différemment : un petit pas accompli vers l'éternité… Chaque jour en fin de journée, nous assistons au tournoi de football organisé par la DBTEC, Don Bosco Ecole Technique, le centre salésien de Fort-Liberté. Entre-temps des Mexicains sont arrivés pour aider à l'animation de la célébration de Pâques. Nous n'attendons pas deux fois leur demande pour organiser une rencontre : victoire 6-1. Facile ? C'est vrai, il y avait plus de Mexicaines que de Mexicains, mais bon… Le père Sonel, directeur du centre, a joué le douzième Mexicain sur le terrain quand même ! L'accueil des spectateurs à sa montée sur le terrain en dit long sur la richesse de sa personne ; pour nous, il est l'autre Don Bosco…
Et huit jours de découverte Il nous reste huit jours sur place. Qu'allons-nous faire ? Le deuxième week-end, nous avons visité la Citadelle, et celui qui vient, c'est Pâques ! Notre première expérience de la messe nous a laissés un peu sceptiques : un peu plus de quatre heures dont trois debout. C'est pas vraiment du gospel, mais quand ils chantent nous sentons une force qui arrache l'envie irrésistible de se joindre à eux, même dans la cacophonie de notre créole naissant. La DBTEC organise la Pâque des jeunes et le Père Sonel nous propose d'y participer. C'est là que la déchirure profonde que nous ressentons chaque jour depuis notre retour prend naissance : tous ces chants partagés, ces danses, ces poignées de main, ces embrassades,… tant de fois nous avons ri ensemble. Les jeunes Haïtiens sont vrais, porteurs d'espoir et de force de vie. En apothéose, chacun de son côté va souhaiter une bonne fête de Pâques dans les maisons, accompagné d'un groupe de Haïtiens. Nous entrons dans leur intimité. Nous prions, nous ouvrons notre regard et notre cœur à la pauvreté remplie de fierté de ces personnes étonnantes. Le dernier dimanche, nous prenons une part active à l'animation. Toute la matinée est consacrée à l'utilisation des chutes de bois pour fabriquer échasses, skis, parcours d'obstacles, quilles, cibles, puzzles,... Nos jeunes amis nous accompagnent, impatients de nous aider. Nous les laissons satisfaire cette envie. Le Père Sonel voulait nous faire connaître le pays sous toutes ses facettes ; nous sommes donc partis dans la « brousse » voir les villages isolés : superbes, sauvages, typiques. Arrive la fin de notre première expérience ; nous retournons à Port-au-Prince. Visite en car de Pétionville, nous faisons le tour du palais et de la cathédrale effondrés, nous allons visiter les halles rénovées, sorte d'anachronisme dans ce décor dévasté : panneau photovoltaïque et propreté impeccable.
Désormais, pour nous, il existe un avant et un après Haïti ; notre sensibilité a mûri et évolué car nous avons vécu la bonne chose, au bon moment, au bon endroit. Tous les dix-neuf nous l'avons senti au plus profond, là où le cœur n'est qu'un battement sourd. »
Simon ZINZEN et Jean-François MEURS |