|
Facebook : le besoin de passer sur un écran pour exister…
Facebook apparaît comme un merveilleux outil pour se connecter avec le monde. Mais en réalité ? Il est de plus en plus un trou de serrure qui permet de regarder ce qui se passe chez les autres. Qu’est devenu le respect de l’intimité ? (DBA 967)
Facebook n’est qu’un des derniers avatars d’un phénomène qui a été amorcé depuis des années, et dont on peut suivre l’évolution naturelle à travers les propositions de la télévision. Il y eut les reality-shows, des fictions qui se prenaient pour la réalité, avec pour alibi des faits qui s’étaient réellement passés. Ils existent toujours, ces feuilletons à rallonges dont les ados sont friands. Les jeux télévisés et les débats où l’on pousse les participants aux confidences de plus en plus extrêmes et où l’important est ce qui se passe en direct sur le plateau. Des émissions radio ont fait de cet étalage de la vie privée - de préférence des expériences marginales - leur cheval de bataille. On est passé à la vitesse supérieure avec le Loft, Star academy et l’Île de la tentation. Clairement, les frontières de l’intimité se sont déplacées, et elles se déplacent encore.
Plus de jardin secret Ce que l’on cache aujourd’hui, ce sont les convictions intimes ou la vie intérieure : où est l’époque où les hommes « en vue » parlaient publiquement de leur livre de chevet ? La littérature fait de moins en moins partie de l’espace politique ; mais elle est propulsée dans le domaine public lorsqu’elle fait scandale, ce qui arrive surtout si elle révèle l’intimité sexuelle de son auteur. Même la politique devient pudique. Par contre, ce que l’on peut montrer à tous, c’est son corps, le sexe, et aussi l’argent que l’on peut dépenser, les signes extérieurs de richesse. Les participants du Loft pouvaient péter sous la douche, ils ne parlaient ni de religion, ni de politique. C’est cela qui constitue désormais le jardin secret. Il faut aller plus loin : Secret Story n’est pas simplement une énième produit de la télé poubelle : il est révélateur d’un besoin humain, qui a toujours existé : le désir et le droit de révéler des éléments intimes de sa vie. Le psychanalyste français Serge Tisserons a forgé le terme d’« extimité » pour désigner ce mouvement qui pousse chacun de nous à mettre en avant une partie de sa vie intime afin d’avoir un retour, une validation de sa façon de vivre et de penser, à travers la réaction des autres. Grâce à elle, je vais m’approprier mon identité, mieux me connaître et, finalement, enrichir ma personnalité. Dans ce cas, le désir d’extimité ne s’oppose pas au besoin d’intimité : les deux sont complémentaires. Sauf que l’équilibre entre le besoin de protéger sa vie intime et celui de l’exposer s’est modifié.
Vu depuis le fœtus Les nouvelles technologies, comme la Webcam et le Net, ont exacerbé ce désir. Disons qu’ils facilitent l’expression de soi ; mais le mouvement a commencé depuis longtemps avec le bain d’images dans lequel notre culture nous plonge. La génération des jeunes qui s’exhibent sur Facebook et dans les sites qui montrent des photos a été habituée à être photographiée et filmée sous tous les angles depuis le plus jeune âge… cela a commencé comme fœtus avec l’imagerie médicale. Tous les jeunes aujourd’hui possèdent un GSM (portable) équipé d’appareil photo et de caméra. Ils se sont habitués à construire leur identité à partir de repères essentiellement visuels. Mais en même temps, les jeunes vous feront comprendre qu’aucune image ne peut cerner leur intimité véritable : « Vous nous voyez vivre, mais vous ignorez tout de nous ! ». Nous vivons un paradoxe : notre société pousse de plus en plus à l’expression de soi et à la transparence, en couple, en famille, en communauté religieuse. En même temps, on ne s’est jamais autant heurté à l’opacité des relations et à l’impression de ne pouvoir connaître l’autre. Comme si trop de lumière, trop de vérité, était la meilleure façon d’aveugler.
Être plutôt que paraître Des changements familiaux accentuent cette liberté de s’exposer : le rôle du père, qui est de rappeler les contraintes, les limites du possible, la conformité sociale, a diminué, tandis que la mère voit son rôle accru. Or, la relation d’une mère à son enfant a pour caractéristique d’exalter son narcissisme, ses possibilités de réussite, elle entretient ses fantasmes de devenir un surhomme, un héros reconnu par tout le monde. Serge Tisseron fait remarquer que ce n’est pas un hasard si les habitants du Loft ont presque tous été élevés par une mère seule. Le développement de ce désir d’extimité créera-t-il un monde où chacun ne se souciera que d’exhiber son petit ego ? L’autre ne risque-t-il pas de n’être rien de plus qu’un spectateur ou un voyeur ? Il y a un frein à ce mouvement. En fait, pour valider ma perception de moi, pour authentifier ce que je montre, j’ai précisément besoin de l’autre, mais un autre consistant, pas seulement un autre virtuel ; il y a, normalement, réciprocité. Bien des jeunes vous le diront : « Ce qui m’est arrivé de mieux, c’est de faire partie d’un mouvement de jeunesse, d’un groupe de vie ». Là où l’on apprend à se respecter mutuellement, à se connaître soi-même, à partager en vérité, sa foi et le noyau dur de ses convictions. Là, il n’est plus besoin de paraître parce que chacun existe.
Ne peut-on exprimer ainsi le but et le secret de l’éducation : rendre ses enfants « visibles », en portant sur eux un regard bienveillant qui révèle leurs talents toutes les fois qu’ils les mettent en valeur concrètement ? Les nouvelles règles sociales qui s’installent réservent encore de l’inconnu. Nous devons continuer d’apprendre à les connaître pour bien nous en servir.
Jean-François MEURS |