Sur la corde raide

Une séparation douloureuse

paysageTout se brouille dans ma tête. Depuis ce matin, j'erre dans la campagne de ferme en ferme, dans l'espoir d'être embauché comme vacher. Mais personne ne me fait confiance. Au départ, j'étais allé voir des voisins. Partout où j'étais connu. Toujours le même refus : « Mon pauvre Jean, tu serais venu au printemps, je n'aurais pas dit non. Mais là, en plein mois de février ! Il n'y a pas de travail ! J'ai renvoyé mes propres ouvriers ! Qu'est-ce qui s'est passé à la maison ? » (DBA 951) Serrant mon maigre balluchon, je partais sans dire un mot. Au détour des sentiers, mes yeux rougissent : est-ce les larmes de mon cœur ou alors le vent glacé qui me fouette le visage ? Je n'ai pas de souvenirs de mon père. Il est mort alors que j'allais vers mes deux ans. Me voilà obligé de quitter ma mère et mes frères. C'est dur, à douze ans ! « Pour la paix dans la maison, je te demande de partir ! Tiens prends ce balluchon - deux chemises et deux mouchoirs - et va à la ferme Bausone. Là-bas il y aura du travail pour toi ! » J'ai embrassé ma mère, et je suis parti. Libre, mais rempli de chagrin. J'allais enfin pouvoir faire les choses comme je l'entendais : trouver du travail et continuer mes études pour être prêtre. Étudier sans avoir continuellement les reproches d'Antoine. Il se prend vraiment pour le chef, celui-là. Mais personne ne veut de moi ! Le monde est injuste. Combien de fois les ai-je aidés, tous ces gens ? Sur les marchés. Dans les champs. Jamais à compter les heures. « Il faut donner, mon petit Jean, il faut donner de bon cœur ! » Voilà ce que m'a appris ma mère... Le froid me glace le corps.
Les chiens aboient dès que je m'approche des maisons. Le ciel pleure et moi je crie vers mon Dieu. C'est la ferme des Moglia. Déjà la nuit et toujours rien. « Il n'y a pas de travail ici ! » Jean Bosco, le saltimbanque des Becchi, s'effondre dans la neige.
Braves gens, ayez pitié de lui ! Si vous en faites un homme, il en sortira des milliers du caniveau. Tendez-lui la main, donnez-lui le gîte et le couvert. Croyez-le, demain il se souviendra de cette misère. Tout se brouille dans ma tête. Depuis ce matin, j'erre dans la campagne de ferme en ferme, dans l'espoir d'être embauché comme vacher. Mais personne ne me fait confiance. Au départ, j'étais allé voir des voisins. Partout où j'étais connu. Toujours le même refus : « Mon pauvre Jean, tu serais venu au printemps, je n'aurais pas dit non. Mais là, en plein mois de février ! Il n'y a pas de travail ! J'ai renvoyé mes propres ouvriers ! Qu'est-ce qui s'est passé à la maison ? »
Serrant mon maigre balluchon, je partais sans dire un mot. Au détour des sentiers, mes yeux rougissent : est-ce les larmes de mon cœur ou alors le vent glacé qui me fouette le visage ? Je n'ai pas de souvenirs de mon père. Il est mort alors que j'allais vers mes deux ans. Me voilà obligé de quitter ma mère et mes frères. C'est dur, à douze ans ! « Pour la paix dans la maison, je te demande de partir ! Tiens prends ce balluchon - deux chemises et deux mouchoirs - et va à la ferme Bausone. Là-bas il y aura du travail pour toi ! » J'ai embrassé ma mère, et je suis parti. Libre, mais rempli de chagrin. J'allais enfin pouvoir faire les choses comme je l'entendais : trouver du travail et continuer mes études pour être prêtre. Étudier sans avoir continuellement les reproches d'Antoine. Il se prend vraiment pour le chef, celui-là. Mais personne ne veut de moi ! Le monde est injuste. Combien de fois les ai-je aidés, tous ces gens ? Sur les marchés. Dans les champs. Jamais à compter les heures. « Il faut donner, mon petit Jean, il faut donner de bon cœur ! » Voilà ce que m'a appris ma mère... Le froid me glace le corps.
casamogliaLes chiens aboient dès que je m'approche des maisons. Le ciel pleure et moi je crie vers mon Dieu. C'est la ferme des Moglia. Déjà la nuit et toujours rien. « Il n'y a pas de travail ici ! » Jean Bosco, le saltimbanque des Becchi, s'effondre dans la neige.
Braves gens, ayez pitié de lui ! Si vous en faites un homme, il en sortira des milliers du caniveau. Tendez-lui la main, donnez-lui le gîte et le couvert. Croyez-le, demain il se souviendra de cette misère.

Daniel FEDERSPIEL


Se savoir aimé

Obligé de quitter sa mère à douze ans parce que l'ambiance à la maison est invivable, Jean Bosco doit s'éloigner de sa famille durant deux années. Pour sa maman, c'est un mal pour un mieux : il faut attendre que ça passe, et que la situation se calme. Effectivement, Jean pourra revenir et reprendre son rêve d'étudier. Pourtant cette étape est un moment difficile, une souffrance qu'il faudra dépasser.
Comme lui, combien d'autres enfants et adolescents, sont obligés de grandir loin d'une famille qui n'a pas pu ou pas su les accompagner assez loin ? Pour Anna, éducatrice, « ce ne sont pas les jeunes qui sont difficiles, c'est le chemin qu'on leur a imposé qui est difficile. » C'est vrai, il n'y a pas d'âge pour souffrir. Les enfants, même très jeunes, ne sont pas épargnés. Les causes de leurs blessures peuvent être multiples. Et lorsqu'elles sont dues aux adultes, elles sont un scandale.
Tout ceci nous invite à considérer les enfants et les adolescents comme des personnes, encore fragiles, capables de beaucoup supporter, mais susceptibles aussi de choisir de renoncer, jusque, parfois, aux tentatives pour en finir. Il est donc essentiel de faire en sorte qu'ils ne se croient pas sans valeur, sans avenir, seuls au monde face à une histoire qui les dépasse ou les écrase.
Jean Bosco a été cet enfant blessé, mais il est devenu ce prêtre qui a donné sa vie pour de nombreux jeunes éprouvés. De même, notre expérience pédagogique nous montre que l'histoire n'écrit pas un destin sans issue, que les plus jeunes, même blessés, peuvent trouver des chemins pour s'en sortir, retrouver confiance en eux, et s'inscrire dans un projet. Et la force principale qui peut les y aider, c'est celle de se savoir aimé.

Jean-Noël CHARMOILLE

 

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