 Après avoir parcouru, durant l’année du 150ème, les différentes branches de la famille salésienne avec la rubrique “Une journée avec...”, nous vous proposons de poursuivre la découverte des figures salésiennes avec Mère Yvonne Reungoat, la responsable internationale des Soeurs Salésiennes. (DBA n°956)
DBA : Au moment où vous avez su que vous deviez être Mère Générale, qu’est-ce que vous avez pensé dans votre foi, votre relation à Dieu ? Yvonne Reungoat : Mon élection comme Mère Générale le 24 octobre 2008, durant notre 22° Chapitre général, a été pour moi une très grande surprise. Je l’ai accueillie comme un nouvel appel de Dieu qui se situe dans l’histoire de ma vocation religieuse salésienne. Notre Dieu est le Dieu des surprises. Il est si grand qu’il nous est impossible, sans son aide, d’entrer dans son Projet qui est toujours guidé par l’amour. Depuis le début de ma vie religieuse j’ai toujours fait l’expérience de me sentir guidée par Lui sur des chemins inédits et impensables. J’ai ainsi été amenée à faire très souvent un saut dans la confiance en Lui, ne pouvant compter sur mes propres forces. Au moment de l’élection, j’ai éprouvé la même expérience. J’ai accueilli ce nouvel appel dans la foi, en mettant toute ma confiance dans le Seigneur qui a toujours été présent dans ma vie. S’Il me confie une mission, celle de manifester son amour, je suis certaine qu’Il ne laissera jamais me manquer la lumière, les grâces nécessaires pour la vivre. J’ai répondu « oui » avec joie car Dieu aime qui donne avec joie. Dans ma pauvreté je dois absolument compter sur Lui et sur Marie-Auxiliatrice que Don Bosco et Sainte Marie-Dominique considéraient comme la vraie Supérieure de l’Institut.
DBA : Un personnage de la Bible qui vous parle particulièrement Y.R. : Plusieurs personnages de la Bible me parlent. Mais la personne qui m’accompagne le plus, après Jésus, est Marie. Son être de créature humaine comme nous et de femme me la fait sentir proche. Elle a vécu dans la foi la grande mission qui lui a été confiée de participer à l’Incarnation du Fils de Dieu. L’expérience de sa pauvreté l’a portée à se fier à Dieu car rien n’est impossible pour Lui. Marie est aussi la mère qui à Cana se rend compte que le vin de la fête vient à manquer et, dans la discrétion mais avec efficacité, elle se tourne vers Jésus pour qu’Il sauve la situation. Marie est toujours présente pour soutenir les disciples. Elle est la première à écouter la Parole et à la mettre en pratique, au point que Jésus la présente comme modèle.
DBA : Le secret de votre disponibilité Y.R. : La certitude que ma vie ne m’appartient plus. Je l’ai donnée totalement à Dieu au moment de ma Profession religieuse et Il la prend concrètement au fur et à mesure. Je pense qu’il en sera ainsi jusqu’au moment de la rencontre avec Lui où tout lui sera remis sans aucune réserve. Je dois le laisser prendre ma vie et en disposer comme Il veut et où Il veut. Il s’agit d’un chemin de détachement permanent de moi-même qui n’est pas toujours facile. Il n’est jamais réalisé une fois pour toutes, mais il s’agit d’une conversion continue à renouveler chaque jour, voire à chaque instant. L’exercice de me laisser déranger dans la vie quotidienne constitue une aide dans ce sens. La disponibilité à Dieu est aussi disponibilité aux autres, à mes sœurs, aux personnes qui me sollicitent et dans ma situation c’est le monde entier qui me sollicite en permanence.
DBA : Comment votre foi vous fait voir et lire les défis du monde d’aujourd’hui ? Y.R. : Je crois que Dieu est le Maître de l’histoire et qu’Il est présent et agissant aujourd’hui. La Résurrection de Jésus est la garantie de sa présence vivante et agissante au cœur de l’humanité. Il est certain que des évènements du monde interpellent notre foi : la souffrance causée par les calamités naturelles, par la violence présente dans de nombreux pays du monde, par la pauvreté qui ne permet pas de soigner certaines maladies endémiques ; la culture de mort qui se répand de plus en plus ; l’injustice structurelle qui laisse dans la pauvreté la plus grande partie de l’humanité pendant qu’une minorité s’enrichit toujours plus. Je me sens interpellée à ne pas me laisser influencer par les impressions causées par les mass media qui ont tendance à souligner les évènements dramatiques. Mais je cherche à cultiver un regard d’espérance car en raison de la présence de Dieu le mal et la mort ne peuvent pas avoir le dernier mot. Effectivement il existe de nombreux gestes de solidarité qui sont plus puissants que les efforts de destruction, car l’amour est toujours fécond. Je me trouve dans une situation privilégiée pour avoir une vision mondiale et un horizon toujours ouvert sur l’espérance. De plus pour nous qui sommes éducatrices par vocation, les défis du monde sont toujours des appels à la réflexion pour mieux éduquer les jeunes en vue de la construction d’un monde meilleur, plus humain, plus juste et solidaire selon le Projet de Dieu. Chaque défi devient une interpellation constructive.
DBA : Dans votre vie religieuse y a-t-il eu des moments de doute, de grosses crises ? Y.R. : En réalité je n’ai pas connu de grosses crises au cours de ma vie religieuse jusqu’à présent. Dans les premières années après ma première profession j’ai connu un temps de doute dans la foi et cela a été difficile car sans la foi, la vie religieuse n’a aucun sens. Mais grâce à la prière que je n’ai jamais abandonnée malgré l’aridité spirituelle, au témoignage de l’Église et de la multitude de chrétiens qui dans l’histoire ont manifesté leur foi au Christ parfois jusqu’au témoignage du don de la vie, aux conseils qui m’ont été prodigués, j’ai pu être renforcée dans ma foi et dans ma vocation. Durant l’année qui a précédé ma profession perpétuelle j’ai dû lutter beaucoup contre la résistance à laisser Dieu prendre totalement ma vie et en faire ce qu’Il voudrait. Il m’était très difficile d’accepter de ne pas disposer de ma vie comme je l’entendais, mais de laisser UN AUTRE en disposer. Seulement à la veille de la profession perpétuelle j’ai retrouvé la paix. Il s’agit d’une expérience forte qui ne m’a jamais abandonnée et qui donne son sens à chaque appel nouveau de Dieu.
DBA : Comment dans une vie pareille a-t-on le temps de s’arrêter pour relire les évènements dans la prière ? Y.R. : Je participe aux temps communautaires de prière qui sont un véritable ressourcement, une respiration profonde, au cours de journées bien chargées. Je cherche aussi à m’organiser pour trouver quelques moments personnels pour relire avec le Seigneur les évènements de ma vie, de celle de l’Institut, du monde, de l’Église. Il faut se donner les moyens de s’arrêter de temps en temps pour cette relecture dans la foi pour ne pas risquer la superficialité des décisions mais approfondir chaque discernement en vue de la recherche de la volonté de Dieu. Le Conseil général ressent aussi cette exigence et nous nous soutenons dans ce sens. Il serait facile de se laisser prendre par les urgences et de perdre de vue l’essentiel, la vision d’avenir, l’attention au Projet de Dieu et la disponibilité à l’Esprit Saint.
DBA : Quel conseil pour prier, garder le lien à Dieu ? Y.R. : Je pense qu’il est important de penser que Dieu est toujours présent au cœur de nos vies, au plus profond de nous-mêmes. Nous n’avons pas besoin de le chercher en dehors de nous-mêmes. Pour raviver la conscience de sa présence vivante il n’est pas besoin de beaucoup de temps : il suffit d’y penser, de faire l’exercice de penser à sa présence. Il est possible de dialoguer avec Jésus au milieu des activités, de le rendre partie prenante de ce que nous faisons, de lui demander son avis, de lui offrir chaque instant avec amour. Sa parole que nous trouvons dans l’Écriture, dans la liturgie de chaque jour peut accompagner notre vie concrète. La spiritualité salésienne est la spiritualité du quotidien caractérisée par la simplicité et la profondeur de la relation avec Dieu, une relation d’amour qui est source de joie et porte à l’action. Plus on est occupés, happés par la vie, plus il faut cultiver une attention intérieure à cette Présence qui habite en nous et qui vit tout avec nous. Marie nous aide à entrer dans cette dynamique intérieure qui est sans cesse source d’espérance et de renouvellement dans l’amour.
Interview réalisée par Joëlle DROUIN

Mère Yvonne Reungoat :
- Supérieure Générale des Filles de Marie Auxiliatrice (en France : Salésiennes de Don Bosco), congrégation fondée par Saint Jean Bosco avec Sainte Marie-Dominique Mazarello en 1872.
- De nationalité française (la première non italienne depuis la fondation)
- Née en 1945 dans le Finistère.
- Élève des sœurs salésiennes au collège de La Guerche près de Dinan
- Profession religieuse à 18 ans
- Enseigne l’Histoire et la Géographie.
- Provinciale de France en 1983
- Supérieure de la Visitatoria d’Afrique en 1991
- Conseillère Générale Visitatrice en 1996, visite à ce titre des communautés dans de nombreux pays en Amérique du Sud, en Asie, en Europe.
- Vicaire Générale de la Congrégation en 2002
- 24 octobre 2008, élue Mère Générale.
- La congrégation comporte 14 000 sœurs réparties dans 82 provinces religieuses dans 92 pays sur les 5 continents (480 en Afrique, 4 450 en Amérique, 2 330 en Asie, 6 690 en Europe, 50 en Océanie)
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