 À l’occasion de la consécration de la Basilique du Sacré-cœur à Rome, en 1884, on donna un banquet réunissant des personnalités de divers pays. Rapidement les convives se mirent à parler chacun dans sa langue nationale. On s’avisa de demander à Don Bosco quelle était la langue qu’il préférait. Celui-ci répondit sans hésiter : “C’est la langue que ma mère m’a enseignée. Je l’ai apprise sans effort et c’est dans cette langue que j’exprime mes idées avec le plus de facilité. Et puis, je ne l’oublie pas, comme cela m’arrive avec les autres langues.” (DBA n°958)
Au début des années 1800, le Piémont était encore en marge du reste de l’Italie. La langue parlée par tous était le piémontais. On ne se servait de l’italien que dans certaines circonstances spéciales, un peu comme le costume du dimanche. Les gens de la haute société utilisaient le français pour l’écrit et conversaient en piémontais. En 1822, le roi Carlo Felice approuva une réforme qui introduisait l’italien à l’école, mais la mesure ne fut guère efficace, car on passait par la grammaire latine pour apprendre l’italien ! Quand Don Bosco est allé à l’école de Capriglio à l’âge de 9 ans, beaucoup de choses devaient être enseignées en dialecte local. Il ne faut donc pas s’étonner si Don Bosco éprouvait quelque difficulté à s’exprimer en italien. Spontanément, il pensait en piémontais, et les écrits qui s’adressent à ses proches sont truffés de mots ou d’expressions dialectales. S’il utilise un italien correct dans les “Lectures catholiques” ou dans son “Histoire de l’Italie”, c’est au prix de gros efforts. Il prenait d’ailleurs la précaution de faire relire ses écrits par d’autres. Il se faisait notamment conseiller par l’écrivain romantique Silvio Pellico, qui était son ami.
On ne se rend pas toujours compte que Don Bosco s’est exprimé essentiellement en piémontais pendant les cinquante premières années de sa vie. Aux origines du Valdocco, la langue quotidienne sur la cour de récréation, au réfectoire, dans les mots du soir et même pour les prédications en chaire de vérité était le piémontais. C’est l’unification de l’Italie et l’afflux toujours croissant de jeunes provenant de toutes les régions d’Italie qui décidèrent Don Bosco à instaurer l’usage de la langue italienne dans les années 1860.
Sans exclure d’ailleurs le piémontais et surtout pas le décrier : il s’agissait plutôt d’un bilinguisme devenu nécessaire et pratique. Il continua d’user de sa langue maternelle dans les conversations avec les gens du cru. Et, lorsqu’au cours de ses voyages, il rencontrait des compatriotes, dès qu’il se trouvait en tête-à-tête, il se mettait spontanément à parler le piémontais. Ainsi, quand il rencontrait son ami le Comte De Maistre à Rome. Un jour, quelqu’un demanda quelle langue ils parlaient ensemble, et le Comte répondit qu’il s’agissait du sanscrit…
Lors de son voyage en France, en 1883, Don Bosco s’exprimait dans un français désinvolte, dans lequel il mêlait des expressions piémontaises. Beaucoup de ces expressions sont proches du français, et d’ailleurs, le piémontais connaît les sons “u” et “eu”, comme en français, alors que l’italien les ignore. On dit un “monsu”, terme de respect pour un “monsieur”, et Don Bosco utilisait le mot “fieuj” pour dire “ragazzi”, c’est-à-dire “garçons”, comme le wallon interpelle encore volontiers en disant : “Eh fieu !”.
Lors de son voyage en France, donc, quand les mots ne lui venaient pas en français, il répétait : “Ai mè masnà a-j-piaso le pagnòte” : “mes garçons aiment bien les pagnotes”, ce que tout le monde comprenait… C’est évidemment dans le langage affectif, comme toujours, que la langue maternelle remonte le plus spontanément à la surface.
La connaissance du piémontais est parfois importante lorsqu’il s’agit d’interpréter certains mots utilisés par Don Bosco, ou certains changements apportés à ses écrits. Ainsi, c’est certainement en piémontais que Don Bosco a rêvé le songe de ses neuf ans. Lorsqu’il a entrepris ses “Mémoires de l’Oratoire”, reprenant les mots de la Dame qui lui était apparue, il avait d’abord écrit : “renditi sano, forte e robusto”, “rends-toi sain, fort et robuste”. Les mots piémontais correspondant sont “san”, “fort” et “robust”. Or, en revoyant son manuscrit, Don Bosco barre le mot “san” et écrit “umile”, “humble”. Certains commentateurs disent que Don Bosco ne se faisait aucun scrupule pour arranger ses récits afin de leur donner la force pédagogique et morale qu’il souhaitait. Autrement dit, que Don Bosco était prêt à “trafiquer” pour arriver à ses buts.
Dans ce cas-ci, le mot humble nous met sur une autre piste. Le mot piémontais “san”, équivaut au français “brave”, ou “bon”. Sois un “bon” ou un “brave” garçon. Pour le petit Jean, cela parlait très fort. En effet, il faut penser à ce qu’il raconte lui-même. Il n’y a pas qu’Antoine qui était une forte tête ; il avait, lui aussi, son petit caractère, la réponse facile, pas facilement soumis, parfois désobéissant, quelquefois orgueilleux. Il avait donc compris qu’il avait un travail à faire pour obéir, être docile, renoncer à ses caprices, à ses réflexions impertinentes et à la gloriole. Le mot “humble” a toutes ces connotations. En conséquence de quoi, il décide d’être plus attentif aux avis de sa mère. À partir de ce jour-là, dit-il, sa conduite s’est améliorée, il est devenu plus obéissant, plus souple et à l’écoute des autres, renonçant à n’en faire qu’à sa tête, bref, un “brave garçon”.
Don Bosco n’a donc jamais abandonné son amour du dialecte et du patois. Il s’est même permis d’écrire des poèmes en dialecte. Il les a publiés dans le fameux “almanach” qu’il offrait en cadeau aux abonnés des lectures catholiques. Il ne les signait pas, mais les paroles et les rimes sont tellement proches d’autres compositions qu’il fit en italien pour des chants d’église qu’il n’y a pas de doutes, ils sont bien de lui.
À sa suite, Carlo Gastini, le petit barbier qu’il avait recueilli, un des premiers de l’oratoire, qui fonda l’association des Anciens élèves, a écrit des poèmes en dialecte lors des fêtes de remerciement à Don Bosco. Le piémontais n’a donc jamais été absent du Valdocco, et on devrait même dire que la congrégation, ainsi que la pédagogie salésienne, ont été pensées en piémontais. Une fois de plus, le particularisme n’exclut pas l’universalité.
Jean-François MEURS
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