|
« Un oratoire sans musique est comme un corps sans âme » Aux premiers jours d’octobre 1855, comme chaque année à pareille époque, Don Bosco emmena aux Becchi un groupe d’élèves à qui il avait promis cette promenade en guise de récompense pour leur conduite. C’était l’époque des fêtes des vendanges. Pour la première fois, une petite fanfare que Don Bosco avait organisée pour les jeunes apprentis rythmait le pas.(DBA N°959)
À peine douze instruments, mais cette fanfare avait un beau succès. Son chef, Callisto Cerutti, avait quinze ans. Don Bosco confiait vo-lontiers des responsabilités à ses élèves… Le jeune homme était, par ailleurs, un excellent musicien et jouait de l’orgue dans plusieurs églises de Turin.
Ces randonnées d’automne dans les pays d’Asti et du Montferrat faisaient le plein de souvenirs. Carlo Tomatis, un des premiers protégés de Don Bosco, aimait rappeler l’épisode du paysan arrêté au bord du chemin avec son âne pour voir passer le groupe, et qui disait : « Ah ! On dirait la musique des anges ! ». Or, en passant à proximité de l’âne, le bombardon lâcha une fausse note tonitruante qui mit l’animal en fuite. Et le paysan de courir après lui en s’écriant : « Allez au diable avec votre musique ! ».
Si l’on prend la date de 1841 comme début de l’œuvre de Don Bosco, on peut dire que la musique instrumentale a tardé à faire son entrée au Valdocco. Mais, depuis toujours, Don Bosco accordait une place de premier plan à la musique vocale, conscient de sa valeur éducative. Lui-même, depuis son enfance, aimait le chant ; il avait une belle voix et il avait suivi les leçons du chef de la chorale paroissiale, Giovanni Roberto. En peu de temps il était devenu capable de lire une partition, et il avait aussi appris à jouer de l’épinette et du violon.
Dès le début de son ministère sacerdotal à Turin, il s’improvisa maître de chants, formant des petites chorales qui attiraient la sympathie des auditeurs. Dès qu’il eut quelques jeunes en internat à la maison Pinardi, il leur apprit le chant grégorien, et ses petits chanteurs allaient dans les églises de Turin faire entendre leur voix. Il organisa ensuite deux classes, une pour débutants et une de perfectionnement, avec des maîtres. C’était une nouveauté pour l’époque. Jusque-là, l’apprentissage se faisait toujours en tête-à-tête du professeur et de l’élève. D’autres maîtres de chant vin-rent donc au Valdocco pour observer les méthodes utilisées pour discipliner les élè-ves et faire leur apprentissage.
Rapidement, Don Bosco se mit à composer des cantiques sacrés. Il adaptait des mélodies populaires et des chansons à la mode avec des paroles de son cru : il choisis-sait ce que les jeunes aimaient, pour les faire ensuite évoluer un peu à la fois vers le chant grégorien et le chant sacré classique. Le soir, au Valdocco, entre huit et neuf heures, celui qui se promenait dans la cour entendait toutes sortes de musiques et d’instruments surgissant de partout.
Il a encouragé des salésiens à faire des études de musique, et certains ont passé toute leur vie à l’enseigner. Ils sont devenus des compositeurs méritants, parfois avec un certain renom. On leur doit des morceaux de polyphonie assez techniques, mais aussi des airs qui ont été chantés dans le monde entier par des milliers de jeu-nes…
Parmi les salésiens musiciens, Giovanni Cagliero se rendit célèbre pour ses créations musicales appréciées par des experts. Lors des fêtes de la consécration de la basilique de Marie Auxiliatrice, il composa une antienne qui fut exécutée par trois chœurs disposés en trois endroits distincts de l’église : cent cinquante ténors et bas-ses dans la nef, deux cents sopranos et contraltos à la rambarde de la coupole, et encore cent ténors et basses placés au fond de l’église avec l’orchestre. Les trois chœurs étaient synchronisés à l’aide de signaux transmis par impulsion électrique. La foule immergée dans une mer de voix ne put retenir une exclamation de saisissement.
Don Bosco disait : « Les jeunes, il faut qu’ils soient toujours occupés. Il y a l’école, le métier, mais il faut aussi les pousser à faire de la musique ou autre chose. Ainsi, leur esprit sera toujours en travail. Si nous ne leur offrons pas des occupations, ils en trouveront d’eux-mêmes, et pas toujours ce qu’il y a de meilleur ». Il affectionnait par-ticulièrement la musique parce qu’elle est l’amie spontanée de la joie. Et nous sa-vons combien la joie était importante pour lui : c’est le climat ô combien « préventif » de sa pédagogie. La musique est un bon moyen pour éduquer les sentiments et créer l’unité d’un groupe.
Un jour qu’il se trouvait à Marseille, un religieux qui avait fondé un patronage vint le trouver et, dans la conversation, lui demanda s’il approuvait que, parmi les distrac-tions offertes, il y ait des leçons de musique. Et il lui vantait tous les avantages de la musique dans l’éducation des jeunes. Don Bosco écouta attentivement et répondit, à la fin : « un Oratoire sans musique est un corps sans âme ».
Mais le bonhomme se mit alors à dire que la musique avait ses inconvénients, par-fois graves : elle favorise la dissipation, et il y a le danger que certains aillent chanter ou jouer dans des lieux de perdition, dans les cafés, les théâtres, les bals, et même dans les manifestations politiques. Don Bosco écouta sans interrompre et, à la fin, déclara : « Qu’est-ce qui est mieux, être ou ne pas être ? Je répète qu’un oratoire sans musique est un corps sans âme ».
Une autre fois, toujours à Marseille, il assistait à un concert de jeunes musiciens aux côtés de l’abbé Mendre, curé de la paroisse St-Joseph. Ce dernier sursautait et fai-sait la grimace à chaque fausse note. Don Bosco lui glissa à l’oreille dans son fran-çais pas toujours assuré : « Monsieur Mendre, la musique des enfants elle s’écoute avec le cœur et non avec les oreilles ».
Jean-François MEURS |
Commentaires