Salésiens en Guadeloupe : « Après cinq ans, on a l’impression d’être ici depuis toujours », témoigne le père Emmanuel Petit
6 février 2026
Photo : père Emmanuel Petit le jour de ses vœux définitifs. © Luc-Emmanuel Ponchard
Emmanuel Petit, salésien de Don Bosco, prêtre, est en communauté en Guadeloupe depuis trois ans. Sur place, avec ses frères, il gère la paroisse Saint-Luc de Braimbridge, aux Abymes, et le centre pour jeunes Lakou Bosco. Il Bollettino Salesiano, le Bulletin salésien italien, l’a interrogé.
En Italie et dans le monde salésien, beaucoup ignorent où se situe l’île de Guadeloupe. On la perçoit comme une île périphérique, alors que cette périphérie est le cœur missionnaire de la Congrégation salésienne. C’est pourquoi on trouve aussi des Salésiens dans les Caraïbes.
L’archipel de Guadeloupe, dans la mer des Caraïbes, évoque un papillon et séduit au premier regard. Ici, boulangeries et étals de fruits tropicaux se côtoient, et il n’est pas rare de croiser des gens un croissant à la main et un sorbet à la noix de coco dans l’autre. Car ce coin des Caraïbes est bel et bien un territoire français. Et ses deux identités coexistent harmonieusement.
Comme partout ailleurs, ce « paradis » a aussi ses problèmes. Sur les 378 561 habitants de l’île, 83 % sont catholiques. La Guadeloupe compte 42 paroisses, de nombreuses familles sont monoparentales et un tiers de la population a moins de 20 ans. Pourtant, 20 % des jeunes quittent l’école sans diplôme et le taux d’absentéisme y est le plus élevé de France, conséquence de l’illettrisme des jeunes. Vingt pour cent des jeunes de 16 à 25 ans sont sans emploi. Quarante pour cent d’entre eux quittent la Guadeloupe pour étudier ou travailler, principalement en France ou au Canada.
Il y a quelques années, l’évêque local, Mgr Jean-Yves Riocreux, a invité les Salésiens à servir les jeunes en difficulté. Il les avait rencontrés quelques années auparavant, lorsqu’il était évêque du diocèse de Pontoise, où se trouve la communauté salésienne d’Argenteuil. En réponse à son invitation, la Province salésienne Saint-François-de-Sales de France-Méridionale (FRB) a envoyé en 2020 ses premiers missionnaires, chargés de la paroisse Saint-Luc de Braimbridge, près des Abymes. Aujourd’hui, la paroisse possède une pastorale des jeunes dynamique appelée « ADBG » (Les Amis de Don Bosco Gwada), et le complexe paroissial abrite également « Lakou Bosco », un centre socio-éducatif pour les jeunes en difficulté.
Pouvez-vous vous présenter ?
« Bel bonjou à zot tout ! » C’est ainsi qu’on dit bonjour en créole, la langue parlée aux Caraïbes, où je vis la mission salésienne depuis trois ans. Je suis Emmanuel Petit, Français, élevé en Normandie, salésien depuis dix ans et prêtre depuis un an et demi. Cependant, je ne suis pas missionnaire au sens strict : en effet, l’île de Guadeloupe, où se trouve ma communauté, est un département d’outre-mer français. Je fais donc toujours partie de ma province salésienne européenne.

Comment est née votre vocation ?
Ma vocation est née à la fin de mes études d’économie. Ma grand-mère nous rappelait souvent la parabole des talents de l’Évangile. Cette parabole m’a accompagné tout au long de mes études. Quand l’opportunité de partir à Pékin pour ma dernière année d’études s’est présentée, je n’ai pas hésité, précisément à cause de ce passage de l’Évangile. J’ai ensuite trouvé un emploi à Hong Kong pendant deux ans. Là-bas, le samedi, je faisais du bénévolat chez les Sœurs de Mère Teresa. L’une d’elles, tout à fait par hasard, m’a encouragée à réfléchir à ma vocation. J’aimais mon travail, mais servir l’Église aussi. Les deux étaient très stimulants. J’ai donc pris trois ans de plus pour discerner attentivement.
Pourquoi êtes-vous devenu salésien ?
Durant ces trois années, chaque fois que je cherchais à comprendre ma vocation d’une manière ou d’une autre, je croisais les Salésiens sur mon chemin… J’ai fini par lire la vie de ce saint Jean Bosco, qui revenait sans cesse à moi, et alors tout est devenu clair ! J’ai été frappée par son élan missionnaire, la créativité empreinte de foi avec laquelle les Salésiens cherchent les âmes, et aussi par la vie communautaire. « Da mihi animas, caetera tolle » (Donne-moi des âmes et prends le reste) était parfait pour moi.
Comment êtes-vous arrivée en Guadeloupe ?
« Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » disait saint Paul. À la fin de ma formation théologique, je me suis porté volontaire pour rejoindre la communauté de Guadeloupe. En partie pour le défi missionnaire, en partie pour la beauté de la nature, mais surtout pour annoncer Jésus dans un environnement salésien. De fait, nous sommes situés dans un quartier classé « prioritaire » par l’État. Et comme il s’agit d’une communauté récente, il y a encore un fort potentiel de croissance.

©LKB
Quelle est la situation des jeunes ?
La Guadeloupe compte près de 400 000 habitants, soit à peu près la taille de Bologne, et s’étend sur 1 600 kilomètres carrés, un peu moins de la moitié de la superficie de la Vallée d’Aoste. Le taux de chômage des jeunes y est trois fois supérieur à celui de la France métropolitaine. Nombreux sont ceux qui quittent l’île pour étudier ou travailler. Il en résulte un déclin démographique accéléré : ces dix dernières années, le nombre d’étudiants a diminué de 25 %. Autre défi : le taux de mortalité par violence y est le deuxième plus élevé de France, et il ne semble pas près de diminuer : le trafic d’armes et de drogue s’intensifie dans les Caraïbes. Mais l’île présente aussi de nombreux atouts : en tant que département français, les ressources investies dans les services publics y sont équivalentes à celles de la France métropolitaine, la culture locale est très dynamique, un fascinant mélange de culture créole, d’histoire coloniale, de nature sauvage et – mon coup de cœur – un carnaval unique dans les Caraïbes. La foi est encore bien présente, avec une forte présence évangélique, mais aussi des spiritualités africaine et haïtienne.
À quoi ressemblent les familles ?
La région est petite et la solidarité entre les familles est très forte, même dans l’éducation des enfants. Pour les migrants, une solidarité culturelle existe entre ceux qui viennent d’un même pays. Il existe d’autres formes de solidarité : l’église, mais aussi le sport. 65 % des enfants sont membres d’un club. Le plus grand défi pour les familles défavorisées est de résister à la violence des armes ou à la pauvreté. Des parents nous ont confié, en début d’année, qu’ils choisissaient le catéchisme pour apporter paix et sérénité à leurs enfants. L’église est donc toujours perçue comme un élément important. J’estime la participation à 10 %. Car, après la confirmation, les enfants et leurs parents disparaissent. Nous manquons d’oratoires, et c’est notre plus grand défi.
Comment fonctionnent les Salésiens ?
Pour l’instant, nous gérons une paroisse et, en parallèle, un centre de jeunesse, animé par des laïcs. Dès le début, cette initiative a été très appréciée par les autorités locales et l’Union européenne. Après seulement cinq ans d’existence, nous pouvons déjà employer 12 personnes. Nous avons également commencé les travaux d’agrandissement des locaux. Cela n’aurait pas été possible sans accepter la laïcité exigée par la France. Jeune prêtre, avec le père Isidore, missionnaire salésien venu d’Afrique, je m’efforce d’accueillir les jeunes intéressés par les activités paroissiales, parmi d’autres. J’organise des activités pendant les vacances avec le groupe de jeunes. Nous privilégions les lycéens et proposons des cours de catéchisme aux collégiens, dans la tradition de l’oratoire. Peu à peu, l’atmosphère de l’oratoire salésien s’installe dans la paroisse. Il y a déjà un noyau d’animateurs de six laïcs et d’un conseil pastoral.
Quelles sont les actions les plus importantes ?
Dieu merci, après cinq ans de présence, on a l’impression d’être ici depuis toujours ! Et nous pouvons aussi aider le diocèse : le père Isidore, ancien directeur d’une paroisse catholique au Maroc, soutient les écoles catholiques. Le père Pierre, octogénaire, est très dynamique et est également aumônier de deux groupes diocésains. Le père John, curé et responsable de la vie communautaire, est toujours parmi nous.
Quelles sont vos responsabilités actuelles ?
Avec le Père Isidore, je partage la pastorale des jeunes et le catéchisme dans la paroisse. Environ 240 enfants sont inscrits. Petit à petit, nous tissons des liens avec les familles et encourageons les enfants à s’investir dans la vie paroissiale. Mon rôle est d’encadrer trois groupes : les animateurs de la petite enfance, les animateurs et les jeunes adultes (trois lycées publics se trouvent à moins de 200 mètres de l’église). Je suis très inspiré par le style des oratoires italiens. Avec les animateurs, nous animons le catéchisme tous les samedis matin afin que les plus jeunes se sentent à l’aise. Le groupe des animateurs de la petite enfance sert de transition vers l’animation, et de nouveaux jeunes nous rejoignent chaque année ! Le groupe des adultes est encore petit : j’espère le développer rapidement. Pour l’instant, nous sommes une dizaine à nous retrouver pour déjeuner le mercredi et pour partager l’Évangile le dimanche suivant. J’ai également lancé un autre groupe pour partager la Parole de Dieu avec des parents.