Son attachement à Don Bosco, son amour de la France, son combat contre la corruption : les mots forts de Nicki Ann Cremona, ancienne ambassadrice de Malte à Paris

4 avril 2026

Son attachement à Don Bosco, son amour de la France, son combat contre la corruption : les mots forts de Nicki Ann Cremona, ancienne ambassadrice de Malte à Paris

Universitaire maltaise et présidente de l’ONG Repubblika, Nicki Ann Cremona est intervenue aux côtés du père Xavier de Verchère pour la conférence annuelle de la Fondation Don Bosco, qui portait sur l’éducation et l’engagement. Engagée contre la corruption dans le monde politique dans son pays, Malte, elle revient sur ses études en France, qui lui ont appris à réfléchir différemment, et son lien avec les salésiens de Don Bosco.

 

DBA : Vous êtes de Malte, mais vous connaissez bien la France…

Nicki Ann Cremona : Oui, je connais bien la France parce que j’ai été boursière du gouvernement français à 17 ans. Et j’ai eu une bourse depuis quatre ans, qui a ensuite été renouvelée parce que j’avais eu des très bonnes notes. J’ai donc pu faire mon doctorat.

Ce qui m’a beaucoup marqué au niveau spirituel à l’époque, c’est d’avoir fréquenté une aumônerie catholique à Aix-en-Provence où je faisais mes études. Je suis tombée sur des jésuites avec une ouverture d’esprit que je ne connaissais pas dans mon pays. Cela m’a donné une toute autre vision de la religion, de la foi… que j’ai gardée toute ma vie. A l’époque, à Malte, c’était beaucoup plus, comment dit-on, traditionnel. Et là, il y avait une ouverture qui était, je dirais même au début presque choquante pour moi. Je m’attendais pas du tout à ça.

Je me rappelle que la première année, j’étais à Brest pour le mercredi des cendres. On m’avait invité pour un diner et on m’avait servi de la viande. J’avais refusé car ans mon pays, cela ne se faisait pas du tout ! Oui vraiment, en France, j’ai pu réfléchir à une autre manière de vivre sa foi, à ne pas accepter les choses telles qu’on les donne, mais à réfléchir et même à les contester s’il le faut.

DBA : Et votre lien avec les salésiens de Don Bosco, alors ?

Nicki Ann Cremona : Mon père a été un enfant malheureux parce que son père est mort quand il était jeune, très jeune, et en réalité, les prêtres, les frères de Don Bosco, ils l’ont toujours beaucoup accueilli. Il a fréquenté l’école des salésiens. Il parlait d’eux  toujours de manière très positive. En plus, maman et lui se sont rencontrés au club des salésiens ! Si vous voulez, dans la famille, Don Bosco était toujours là. Par la suite, je n’ai pas eu de contact avec les salésiens pendant des années, mais quand je suis revenu à Malte et que je suis allé habiter là où j’habite aujourd’hui, la paroisse voisine… c’était les salésiens ! Je suis active, j’essaye d’aider.

DBA : L’ONG que vous avez créée, Répubblika, est très connue à Malte. Comment est-elle née ?

Nicki Ann Cremona : Répubblika est née après le meurtre d’une journaliste, qui a été assassinée dans l’explosion dans sa voiture par une bombe importée de la mafia sicilienne (Daphne Caruana Galizia). C’était en 2017. Cette dame, je la connaissais, on avait dîné ensemble 15 jours avant. Je n’étais pas toujours d’accord avec ses idées, mais sa démarche, je l’admirais beaucoup, parce qu’elle était très courageuse. Elle travaillait pour dénoncer les hommes politiques corrompus.

Après sa mort, le gouvernement a essayé de passer ça sous silence, alors que la population maltaise était choquée par cette mort atroce. Certains ont essayé de la diaboliser, notamment dans des programmes à la télé. On la faisait passer pour une sorcière quelqu’un de mauvais, de méchant, qui dénonçait des hommes politiques pour rien. Il y a même un village où une fête a été organisée par le maire pour célébrer sa mort !

De l’autre côté, des femmes ont commencé à se regrouper, elles sont allées camper devant le bureau du Premier ministre pendant quatre jours, elles voulaient être reçues. Là, nous nous sommes dit que pour mener certaines batailles, il fallait un statut juridique. On a donc décidé de créer Répubblika. On a mené des batailles très dures. En décembre 2019, on a même réussi, avec d’autres bien sûr, notamment en manifestant devant le Parlement tous les jours, à obtenir la démission du Premier ministre, pour corruption.

Nous luttons donc contre la corruption dans le monde politique, mais nous ne faisons pas que ça.  Il ne faut pas uniquement critiquer et attaquer, il faut aussi proposer. Donc, nous essayons aussi de proposer des réformes de lois. Nous avons proposé des manifestes qui parlent de déontologie et d’intégrité dans le monde politique.

 

DBA : Si nous revenons à la France, vous, la professeure d’université, vous avez été ambassadrice de Malte à Paris, de 2005 à 2009…

Nicki Ann Cremona : Oui, c’est une drôle d’histoire : Malte est entrée dans l’Union européenne mais elle était un peu sous les radars en France. Nous sommes quand même une ancienne colonie britannique ! A l’époque, j’étais à Cambridge en année sabbatique et on est venu me chercher. Le ministre m’a dit qu’il fallait quelqu’un qui parle le français, qui connaisse la mentalité française, qui apprécie la culture française et qui donc peut discuter de pair à pair.

Au bout de ces quatre années, passionnantes, un nouveau ministre était en poste et m’a proposé d’aller en Tunisie. Je suis donc partie en Tunisie sous Benali, donc sous un dictateur et j’ai vécu le printemps arabe. Je peux vous dire que ça a été une leçon de vie. Je me suis rendu compte que j’avais des a-priori, qu’on raconte n’importe quoi sur les pays en voie de développement. Ils sont beaucoup plus avancés que ce qu’on voudrait faire croire, ils ont une conscience politique, il y a une intelligentsia importante, qui a essayé de lutter.

Il faut se rendre compte en toute humilité de leur capacité de leur savoir, de leur possibilité, de leur ouverture aussi. Donc vous savez, j’ai dû vraiment re-réfléchir à mes propres préjugés et me faire à moi-même la leçon, en me disant « Vraiment quelles idées fausses ! » Ces gens n’ont pas besoin de notre charité, ils ont besoin de notre respect.

Propos recueillis par
Benoit DESEURE et Blandine LELTÉ

Photo Pierre TRUPIN

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