Le pain d’une maman

8 juin 2026

Le pain d’une maman

C’était à la fin d’une de ces journées harassantes où la canicule nous avait enveloppés de sa chape de feu. Les enfants du centre aéré s’étaient éparpillés, en chantant et dansant, dans les ruelles du modeste quartier de Manouba, banlieue de Tunis, pour regagner leurs lieux d’habitation.

Avec quelques jeunes, nous décidons d’aller jusque chez la maman de Mounira. Restée veuve avec 5 enfants, elle fabrique ces pains ronds tunisiens appelés « tabouna » que ses enfants vont vendre le long des routes. C’est le seul revenu de la famille qui vit dans un gourbi, sans eau courante, sans électricité, sans égout.

Ce soir-là de juillet, nous voici autour de cette femme ruisselante de sueur, pliée en deux au-dessus de ce four. Elle ne parle pas français, nous ne parlons pas arabe. Mais les yeux et les gestes suffisent pour faire circuler entre nous l’amitié du cœur.

Les petits grouillent autour de leur mère. Ils sourient de leurs grands yeux noirs. Nous leur donnons les boîtes de lait envoyées par la Caritas belge. Ils sautent de joie et partent en courant… Pour nous remercier, la maman nous remet alors trois « tabouna » tout chauds, enveloppés dans du papier journal. Ce n’est pas de son superflu, c’est son nécessaire qu’elle partage avec nous !

Sur la route du retour, voilà que Myriam propose : « Ce soir, ne pourrait-on pas célébrer l’Eucharistie avec ces pains ? » Pourquoi pas, si le prêtre accepte !

Dans la belle chapelle de la communauté, de style tunisien, nous nous sommes réunies autour de la table eucharistique et ce pain du pauvre devient le Corps du Christ rompu et partagé sur cette terre d’Islam.

Et voilà qu’à la fin de la veillée du soir, j’entends Anne qui pleure tout doucement. Je m’approche d’elle et, entre deux sanglots, elle m’avoue : « Vous savez jusqu’à aujourd’hui, je n’arrivais pas à croire que le Christ pouvait être présent dans une hostie, dans un bout de pain. Cela me semblait tellement invraisemblable et même absurde ! Mais ce soir, quand le prêtre a tenu dans ses mains cette « tabouna » et a dit ‘Ceci est mon corps…’ Je ne sais pas ce qui s’est passé au plus profond de moi-même. Tout à coup, une lumière est entrée en moi, m’a transpercée, et j’ai cru ! Oui, j’ai cru que Jésus était là présent dans ce modeste pain pétri et cuit par une pauvre femme inconnue. »

Maman de Mounira, tu n’as jamais su que ton geste de partage a fait naître la foi dans le cœur d’une jeune fille de vingt ans.

Tu n’as jamais su que le pain que tu as toi-même pétri, fait cuire et partagé, est devenu le corps du Christ mais ce dont je suis sûre, c’est que tu nous as précédés dans le Royaume des Cieux.

Les pauvres nous disent et nous donnent Jésus.

Les pauvres nous évangélisent !

Sœur Nadia AIDJIAN
Salésienne de Don Bosco
Communauté de Paris

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