« Don Bosco nous a appris à voir la beauté là où les autres voient du désordre »

12 septembre 2026

« Don Bosco nous a appris à voir la beauté là où les autres voient du désordre »

Soeur Anne-Flore Magnan, salésienne de Don Bosco, directrice de l’internat Don Bosco de Ganshoren (Bruxelles), propose, en cette rentrée 2026-2027, cette méditation, mot du matin prononcé devant les éducateurs de la maison, il y a quelques jours.

 

Chaque rentrée est un seuil. Et chaque année, j’aime nous offrir une image pour franchir ce seuil ensemble. Cette année, je voudrais vous emmener loin d’ici, au Japon. Là-bas, depuis des siècles, il existe un art très particulier, qu’on appelle le Kintsugi.

Lorsqu’un objet précieux, un bol, une tasse, un vase, tombe et se brise, la réaction spontanée du monde moderne serait de le jeter. Ou alors, de tenter une réparation invisible : mettre une colle forte, serrer fort et faire comme si rien ne s’était passé, en espérant que personne ne remarque la fêlure.

Les maîtres du Kintsugi font exactement l’inverse. Ils ramassent chaque morceau avec une infinie délicatesse. Ils ne cherchent ni à cacher la cassure, ni à feindre la perfection perdue. Ils prennent une laque naturelle et la mélangent à de la poudre d’or pur. Puis, patiemment, ils rejoignent les éclats un par un. Quand l’objet sèche, la fêlure n’a pas disparu : elle est devenue une ligne d’or brillante. L’objet n’est plus « comme neuf ». Il est devenu autre chose. Il a une histoire. Et c’est cette histoire traversée, cette vulnérabilité sublimée, qui lui donne une valeur bien supérieure à celle qu’il avait lorsqu’il était intact.

Si je vous parle de cet art, c’est parce qu’il touche au cœur de notre mission éducative. Les jeunes qui passent le pas de notre porte n’arrivent pas lisses. Ils arrivent avec des histoires cabossées, des trajectoires parfois brisées, des fêlures invisibles ou éclatantes. Notre tentation, parfois, par envie de bien faire, serait de vouloir les « remettre droits », de coller les morceaux pour qu’ils rentrent dans un moule standard, qu’ils soient lisses et conformes.

Mais Don Bosco ne nous a pas appris à fabriquer des enfants conformes. Il nous a appris tout l’inverse. Il nous a appris à voir la beauté là où les autres voient du désordre. Il nous a appris que derrière le gamin qui nous paraît le plus insupportable, il n’y a pas un « cas désespéré », il y a juste un jeune qui fait un bruit pas possible pour vérifier si on va quand même rester.

Notre mission auprès d’eux, ce n’est pas du moulage, du calibrage. Nous sommes des artisans du Kintsugi éducatif.
Quand un jeune nous claque une porte au nez, quand il nous gratifie de son plus beau mutisme de compétition, qu’il explose en plein milieu du repas ou quand il casse tout autour de lui, il ne cherche pas juste à tester nos nerfs, même s’il le fait très bien ! En réalité, il nous montre sa fêlure. Il nous dit, à sa manière un peu brutale : « Voilà où ça fait mal ».

Notre rôle d’éducateur n’est pas d’effacer son histoire ou de faire comme si de rien n’était. Notre rôle, c’est de nous approcher avec notre pinceau et d’y déposer de l’or.

Et de l’or, dans notre quotidien, on en a plein :

  • ⁠ ⁠c’est la fermeté d’un cadre qui ne bouge pas quand le jeune vacille ;
  • ⁠ ⁠c’est la patience miraculeuse de celui qui réexplique la même règle pour la quatre-vingtième fois sans lever les yeux au ciel ;
  • ⁠ ⁠c’est le regard inconditionnel qui dit : « Je te vois, et je ne te lâche pas » ;
  • ⁠ ⁠et c’est cette joie toute simple, presque contagieuse, de vivre et de grandir ensemble même au milieu du chaos.

C’est ça, le miracle du Kintsugi éducatif : faire comprendre peu à peu à ce jeune que ses cicatrices ne font pas de lui un être « cassé » mais un être d’une valeur inestimable, capable de briller précisément grâce à ce qu’il a traversé, capable de rayonner avec son histoire.

Et cela nous concerne nous aussi. Une équipe éducative n’est pas un bloc de marbre parfait. Nous avons nos fatigues, nos doutes, nos désaccords de l’an dernier, nos propres fragilités et fêlures. Et c’est très bien comme ça. Ce qui fera la beauté, la chaleur, la solidité et la force de notre maison cette année, ce n’est pas le mythe d’une équipe parfaite qui ne se trompe jamais. Ce qui fera notre force, c’est la quantité et la générosité de l’or qu’on sera capables de mettre dans nos liens pour faire corps, pour se serrer les coudes quand ça secoue, et pour continuer, nous aussi, à grandir ensemble.

Pour accompagner cette découverte du miracle du Kintsugi éducatif, je vous propose d’écouter cette chanson de Mentissa : « Les enfants difficiles ».

« Nous, les enfants difficiles
Aux regards indociles
On joue l’indifférence, mais pourtant
Nous, les enfants difficiles
On est bien plus fragiles
Malgré ce que l’on pense, oui pourtant »

Sœur Anne-Flore MAGNAN
Salésienne de Don Bosco
Communauté de Ganshoren, Bruxelles

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