L’Eglise en conversion écologique

12 septembre 2020 à 10:00

L’Eglise en conversion écologique

L’écologie intégrale, c’est comme la sainteté. Tous sur un chemin à un point différent, l’important c’est d’avancer. Et plus on avance, plus on se sent loin du compte. Des témoins racontent leur isolement initial, leurs déclics et leurs lectures, enfin leur regroupement pour vivre concrètement Laudato si’.

Laura Morosini rassemble les Chrétiens

Laura Morosini, c’est un peu « Madame Eglise Verte* » en France. Dès son jeune âge, sur les bords de la Méditerranée, elle contemple déjà la beauté de la mer et s’interroge sur ce continent, quelques kilomètres plus loin, théâtre de tant d’injustices et miroir des inégalités. Dans sa ville, elle s’attriste de la surconsommation, des endettements pour avoir une belle apparence en société. A Bordeaux, sur les terres de Jacques Ellul[1] et Bernard Charbonneau[2], elle cultive sa foi et étudie le droit de l’environnement. Elle s’indigne que, dans ces rapports tumultueux avec leur environnement, tant de gens soient malheureux.

Forte d’expériences dans le privé et le public, elle crée AVEC, Accompagnement Vers une Eco-responsabilité Chrétienne, un bureau de consultance en conversion écologique des organisations chrétiennes. En 2012, suite à plusieurs événements ayant rassemblé des chrétiens autour de l’écologie, elle fonde avec d’autres Chrétiens unis pour la terre (CUT). Cette association s’adresse aux périphéries pour assouvir la soif de spiritualité chrétienne de ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’Eglise. Ensemble, ils prient, ils s’impliquent avec tout leur corps par le jeûne, la marche, les chantiers participatifs. Ils ont aussi une parole revendicatrice. Laura se souvient de leur participation à une manif anti G7 en 2019 : « C’était surprenant dans le monde de militants altermondialistes voir anarchistes, de voir des chrétiens qui se bougent avec d’autres, amener la religion dans un monde très politique, où Dieu est absent ».

La force de CUT, c’est d’être un groupe, car il faut bien admettre que jusqu’alors, chacun se sentait seul au combat écologique dans son Eglise. L’œcuménisme est une richesse. Les Orthodoxes ont une forte mémoire des Pères de l’Eglise et, grâce aux patriarches de Constantinople, ils se sont préoccupés tôt de la Création. Les Protestants apportent une liberté institutionnelle et théologique, ainsi qu’un certain pragmatisme. Habituée des lieux de décision, Laura regrette « une certaine frilosité chez les responsables d’Eglise qui ne permet pas des actions d’une ampleur à la hauteur des enjeux écologiques ». Qu’importe, elle continue d’invoquer l’Esprit Saint et se réjouit que de plus en plus de chrétiens s’enthousiasment pour la Création.

 

Les fines herbes de la paroisse Saint Gabriel

A 1km de la paroisse saint Jean Bosco à Paris, une église le long d’une grande artère, entourée d’immeubles. Particularités : pour y entrer, on traverse un jardinet rempli d’herbes aromatiques. Quand on la longe, on découvre un compost. Pas de doute, c’est une église verte. Pierre-Benoît a initié la conversion écologique de sa paroisse : « On peut faire de l’écologie sans la foi. Moi, ma foi sans l’écologie me paraissait incomplète. C’était ça ma souffrance. Je me sentais encore plus seul à l’église que dans la société civile. La parution de Laudato si’ a été un soulagement. » Après des années d’errance, ce père de quatre enfants s’engage dans des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), dans l’économie sociale et solidaire, puis marque d’un accent chrétien ses engagements. Il finit, fin 2015, par lancer le groupe « Vivre Laudato si’ » sur sa paroisse pour incarner, rendre concret ce texte du pape.

Prières, conférences, ciné-débats, expos, formations, témoignages, ateliers de produits ménagers : ça n’arrête pas. « Ma joie, c’est que ça rayonne dans les familles de la paroisse et même dans le quartier ». Entre les deux messes du dimanche, les paroissiens et les habitants viennent vider leur seau dans le compost. La confiance va jusqu’à permettre aux non-chrétiens d’entrer dans la sacristie chercher la clé du compost : quel témoignage ! Et un matin, ils ont redécouvert l’utilité de la pale, ce carton qui protège le vin dans le calice : les mouchettes du compost étaient venues s’associer à la fête. La vie est de retour, c’est sûr ! Sa force, Pierre-Benoît la trouve dans le Credo qu’il récite : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la Terre ».

 

Dans la Loire, l’aventure d’un éco-hameau

Au départ, suite à des problèmes de santé, François et Blandine changent leur alimentation et s’intéressent à la médecine alternative. Une expérience désagréable qui marque le début d’une conversion. Virginie, institutrice, ne se retrouve plus dans l’enseignement catholique et peut en témoigner à ‘Hors les classes’, un groupe de relecture à Lyon organisé à l’époque par la famille salésienne. De plus, avec son mari Benoît, leur premier enfant prénommé Bosco est autiste et cette fragilité nécessite un environnement humain particulièrement bienveillant. « Entre ses besoins à lui et mes besoins à moi, on a décidé de sauter le pas et de créer une école qui réponde aux besoins de chaque enfant, plutôt que d’obliger les enfants à s’adapter aux besoins des adultes ».

Ces deux couples recherchent une cohérence de vie, autant dans le matériel que le spirituel, en écho direct à l’écologie intégrale. Comme beaucoup, ils sont esseulés dans leurs convictions. En 2016, suite à la découverte de Laudato Si et du mouvement des ‘Colibris’[3], François et Blandine créent avec deux autres familles un éco-hameau dans le village au nom tout-trouvé de La Bénisson-Dieu, à quelques encablures des salésiens de Ressins. Chaque acte prend un sens : ce geste, cet achat est-il cohérent avec la vocation du chrétien ? Benoît précise : « Ces petites choses du quotidien peuvent paraître une contrainte parce qu’elles sont difficiles. Au contraire, on trouve ça plus facile de vivre en cohérence avec la nature, les autres, Dieu et nous-mêmes, que de vivre soumis aux modes et à la publicité. Mais seul c’est difficile. » Dans une société de consommation marquée par l’excès et le rejet, ceux-là ressèment humblement une société à échelle humaine.

Leur mode de vie détonne et attire. Aujourd’hui, huit familles composent l’éco-hameau, au milieu du village et de la communauté chrétienne locale. Leur radicalité perturbe les repères de ceux qui étaient là avant. Benoît témoigne : « C’est l’idée du nouveau converti qui va changer le monde…mais il faut y aller doucement : refréner notre enthousiasme a été pour moi une difficulté ». Les difficultés ne manquent pas : trouver l’équilibre spirituel et matériel entre familles, réapprendre la prise de décisions en commun et la gestion des conflits, cultiver la patience et l’obéissance face au collectif, à l’Eglise et à la nature, retrouver un savoir-faire artisanal et artistique qu’ils veulent pourtant enseigner à leurs enfants dans l’école qu’ils ont créée et la ferme en projet.

Les joies ne manquent pas et les confirment dans leurs choix. Virginie se réjouit : « Chaque adulte est considéré comme éducateur face à un enfant : cette cohérence éducative est très salésienne ! » Bosco et tous les enfants sont épanouis, l’environnement humain et naturel (presque) sans plastique redevient beau (du cartable en cuir local au bol à épices en verre), les amitiés sont profondes, le collectif les renforce et la remise de leur projet entre les mains de Dieu le rend solide chaque matin lors des Laudes célébrées dans l’ancienne abbatiale. Ils reviennent aux sources, puisque Dieu, dès la Genèse, leur a commandé de prendre soin de la Création. Ils ne revendiquent pas la perfection mais vivent du mieux qu’ils peuvent selon leur foi et leurs convictions. Cela leur apporte paix et joie.

Joaquim LESNE

* Eglise Verte : Lancé en 2017 notamment par Laura Morosini, ce label œcuménique accompagne les démarches de conversion écologique des organisations, structures d’accueil ou communautés de vie chrétiennes. La démarche commence par une auto-évaluation grâce à l’éco-diagnostic des cinq domaines d’action de l’écologie intégrale dans une communauté. www.egliseverte.org

[1] Historien du droit, sociologue et théologien protestant libertaire

[2] Pionnier de l’écologie politique

[3] Mouvement citoyen pour la construction d’une société écologique et humaine, fondé par Pierre Rabhi.

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